Quarante-sept arches de pierre, plantées au cœur de la campagne d’Eure-et-Loir, dressées vers le ciel depuis plus de trois siècles. Aucune goutte d’eau n’a jamais coulé sous leurs voûtes. Ce qui reste, aujourd’hui encore, du chantier le plus démesuré et le plus tragique du règne de Louis XIV, c’est l’aqueduc de Maintenon, vestige d’un canal censé alimenter les fontaines de Versailles et qui n’a jamais vu passer la moindre goutte d’eau de l’Eure. Un skeleton de pierre, monumental et vain, qui domine encore la vallée près du château où vécut la marquise de Maintenon.
À retenir
- Pourquoi Louis XIV a-t-il préféré un aqueduc géant à une solution efficace et discrète ?
- Comment un chantier de pierre a-t-il pu coûter la vie à plus de 10 000 hommes sans jamais être achevé ?
- Quel événement historique a scellé le destin de ce projet pharaonique ?
Un caprice royal né d’un problème très concret
Tout part d’un problème très concret : les jardins de Versailles, avec leurs bassins et leurs jets d’eau toujours plus nombreux, consomment plus que ce que la région peut fournir. Depuis l’installation de la cour au château en 1682, la situation est devenue intenable. La population de la ville a été multipliée par dix, et les sources et ruisseaux des alentours, peu nombreux, sont captés pour alimenter le palais mais surtout le parc avec ses fontaines et jets d’eau toujours plus nombreux. Il faut trouver de l’eau, beaucoup d’eau, et vite.
Après plusieurs tentatives ratées, dont celle de détourner la Loire ou l’Essonne, l’idée de détourner l’Eure fut retenue en 1684, après que les relevés de l’Académie des sciences confirmèrent que le cours de cette rivière, autour de Pontgouin, se situait quatre-vingts pieds au-dessus des bassins de Versailles. Sur le papier, la gravité fait le travail. Il suffit de creuser un canal sur une distance considérable. En 1685, Louis XIV décide de détourner l’Eure pour alimenter les fontaines de Versailles. Vauban, le célèbre ingénieur militaire, est chargé de conduire les travaux.
Vauban voulait du raisonnable, le roi voulait du grandiose
C’est là que l’histoire bascule dans la démesure. Vauban souhaite réaliser un aqueduc rampant, un siphon en conduites métalliques qui franchirait la vallée en suivant le relief, mais Louvois lui adresse une fin de non-recevoir par courrier, affirmant qu’il est inutile de penser à un aqueduc rampant dont le Roi ne veut pas entendre parler. Solution efficace, économique, presque discrète. Pas assez royale pour Louis XIV.
Le Roi tranche, et il ne veut rien de moins que la magnificence. La partie la plus spectaculaire du projet, l’aqueduc destiné à enjamber la vallée de l’Eure à Maintenon, devait compter trois rangs d’arcades superposés. Un habile courtisan a su flatter l’orgueil du souverain jusqu’à lui faire abandonner toute logique d’ingénieur. Un habile courtisan sut flatter l’orgueil du roi et faire adopter une solution de folie, celle d’un aqueduc grandiose : Louis XIV aurait son Pont du Gard ! Mais le Pont du Gard, lui, a fini par transporter de l’eau pendant des siècles.
Le projet imaginé par Vauban prévoyait quarante-sept arcades, dont une plus grande pour surplomber la route. Trois niveaux d’arches devaient se superposer au plus profond de la vallée, un ouvrage taillé pour impressionner davantage que pour fonctionner. La démesure architecturale prime sur la logique hydraulique. C’est bien là tout le paradoxe du Roi-Soleil : transformer une contrainte technique en vitrine de puissance.
Dix mille morts pour un chantier jamais terminé
Le coût humain de cette ambition dépasse l’entendement. Comment un chantier de terrassement a-t-il pu tuer plus de 10 000 hommes sans jamais être terminé ? Des milliers de soldats et de terrassiers ont travaillé dans des conditions désastreuses, souvent sous la maladie, pour créer un ouvrage qui ne verra finalement jamais l’eau qu’il devait convoyer. Le chantier, confié à Vauban et soutenu par Louvois, mobilisa pendant près de dix ans des milliers d’hommes.
Le canal en amont, lui, fonctionne réellement. Entre Pontgouin et Berchères, près de 40 km de canal sont creusés à flanc de coteau et mis en eau avec succès dès 1685, une trentaine d’ouvrages maçonnés assurant la continuité des chemins et l’écoulement des eaux. C’est seulement au moment de franchir la vallée de l’Eure, juste devant Maintenon, que tout se grippe. Au-delà de Berchères, le franchissement des vallées des Larris et de l’Eure pose d’importantes difficultés techniques.
La guerre a eu raison du Roi-Soleil
Ce qui achève définitivement le projet n’est pas la technique, mais la géopolitique. En 1688, la guerre de la Ligue d’Augsbourg mobilise les troupes affectées au chantier. Les finances du royaume, déjà mises à rude épreuve, ne peuvent plus soutenir un tel gouffre financier. Malgré la poursuite des travaux, le projet est arrêté en 1692 puis définitivement abandonné deux ans plus tard. Seule la première rangée d’arcades, sur les trois prévues, a été construite. Les travaux furent abandonnés en 1688 et l’aqueduc resta inachevé, seule la première rangée d’arcades étant construite.
L’Eure, elle, continue de suivre son cours naturel, indifférente au projet pharaonique qu’on avait imaginé pour elle. L’Eure n’a finalement pas connu de cours artificiel : Louis XIV avait perdu sa bataille de l’eau et ne parvint jamais à la faire passer 75 mètres au-dessus de son cours naturel. La rivière serpente aujourd’hui sous quelques-unes des arches, sans jamais avoir été captée par elles. Elle coule toujours, calme et limpide, en baignant la 5ᵉ et la 6ᵉ arche de l’aqueduc inachevé et forme le décor central du parc du château de Maintenon.
Des ruines classées, transformées en décor de campagne
Après l’abandon, les vestiges n’ont pas toujours été respectés. Louis XV fut le premier à faire démolir plusieurs arcades pour construire dans les environs de Dreux le château de Crécy destiné à Mme de Pompadour, puis des matériaux provenant des voûtes et des contreforts furent prélevés pour la construction de nombreux moulins dans la vallée de l’Eure. L’ouvrage a longtemps servi de carrière de pierre à ciel ouvert avant d’être considéré comme un monument à préserver.
Son statut patrimonial finit par être reconnu bien plus tard. L’aqueduc fait l’objet d’un classement au titre des monuments historiques depuis 1875, et ses deux entonnoirs font l’objet d’une inscription au titre des monuments historiques depuis le 19 mars 1934. Aujourd’hui, une association œuvre à sa sauvegarde. L’aqueduc de Maintenon existe toujours, mais il est en ruines : à plusieurs endroits, la base des arches s’est effondrée et seuls les murs des flancs subsistent, et une association a pris en charge la restauration et la préservation de ces vestiges.
Il reste peu de traces visibles du canal amont, mais l’aqueduc, lui, domine toujours le paysage. Il en reste aujourd’hui près de 1000 mètres que l’on peut découvrir face au château. Une folie des grandeurs devenue, avec le temps, une curiosité touristique appréciée pour son caractère insolite : un géant de pierre qui n’a jamais servi à rien, sinon à rappeler que même un roi absolu ne pouvait pas toujours dompter le cours d’une rivière.
Source : sciencepost.fr
