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Naples a un tunnel royal commandé en 1853 : ses galeries n’ont jamais vu passer un seul carrosse

Naples a un tunnel royal commandé en 1853 : ses galeries n’ont jamais vu passer un seul carrosse

Un décret royal signé, des ouvriers armés de pioches, trois années de creusement acharné dans le tuf napolitain, et pourtant, aucun carrosse n’a jamais roulé dans ce tunnel censé sauver la dynastie des Bourbons. La Galleria Borbonica, sous la colline de Pizzofalcone à Naples, reste l’un des chantiers les plus étranges de l’histoire urbaine italienne : un ouvrage pensé pour l’urgence, achevé pour rien.

À retenir

  • Un roi terrifié par les révoltes de 1848 commande un tunnel pour s’échapper en secret
  • Des ouvriers creusent pendant des années, mais le projet s’arrête brutalement et ne verra jamais circuler un seul carrosse royal
  • Le tunnel devient abri antiaérien pendant la guerre, puis parking souterrain, avant d’être redécouvert par des bénévoles passionnés

Un caprice royal né de la peur des révoltes

Par décret du 19 février 1853, Ferdinand II de Bourbon commande à l’architecte Errico Alvino un long tunnel souterrain devant relier le Largo della Reggia, aujourd’hui piazza del Plebiscito, à la piazza della Vittoria, en passant sous la colline de Pizzofalcone. Sur le papier, il s’agit d’un chantier public. Dans les faits, la finalité est tout autre. Ce décret n’avait absolument pas un caractère social ; il visait la réalisation d’un passage militaire rapide, en défense de la Reggia, pour les troupes cantonnées dans la caserne de via Pace, ainsi qu’une voie de fuite sûre pour les monarques eux-mêmes, compte tenu des risques encourus durant les émeutes de 1848.

Le roi n’a pas oublié cette année-là. Les soulèvements de 1848 ont secoué le royaume des Deux-Siciles, et Ferdinand II veut désormais un plan B : filer vers la mer et les casernes en cas de nouveau tumulte, sans traverser les rues à découvert. L’ambition architecturale suit cette logique défensive. Alvino conçoit une excavation de section trapézoïdale, large et haute de 12 mètres, divisée en deux voies pour des directions opposées, chacune large de 4 mètres et séparée par un parapet fin soutenant des lampes à gaz. Un vrai boulevard souterrain, pensé pour faire circuler à la fois les carrosses royaux et les fantassins.

Un chantier titanesque interrompu net

Les travaux démarrent en avril 1853, mais avec une singularité qui explique en grande partie l’échec final. Alvino entame l’excavation depuis l’actuelle via Domenico Morelli, à partir d’un ancien site de carrière, et aucune tentative de creusement n’est menée depuis la direction opposée. on attaque la montagne d’un seul côté, en espérant relier les deux extrémités plus tard. Un pari risqué, qui ne sera jamais tenu.

La progression s’annonce laborieuse. Deux tunnels, l’un pour les voitures et l’autre pour les piétons, progressent parallèlement sur 84 mètres seulement, avant de se terminer à l’intérieur des grottes Carafa, déjà utilisées depuis le XVIe siècle pour la construction de divers bâtiments du quartier. Le sous-sol napolitain, truffé de cavités, de citernes romaines et d’aqueducs de la Renaissance, complique chaque coup de pioche. On ne creuse pas un tunnel neuf, on recoud des morceaux de galeries existantes.

Malgré ces obstacles, une cérémonie a bien lieu. Le 25 mai 1855, le Tunnel Bourbon est inauguré avec le passage de Ferdinand II de Bourbon en personne, mais il reste ensuite ouvert au public durant trois jours seulement. Trois jours. C’est tout ce que la galerie aura connu comme vie officielle avant de retomber dans l’oubli. La galerie ferme définitivement pour des raisons économiques et à cause du déclin de la dynastie des Bourbons après l’unification italienne. Ferdinand II meurt en 1859, le royaume des Deux-Siciles disparaît l’année suivante, et personne n’a plus de raison de financer un tunnel de fuite pour une monarchie qui n’existe plus. Le tunnel n’a jamais été achevé, ne mesurant que 431 mètres et débouchant derrière la colonnade de la piazza del Plebiscito, à des centaines de mètres du palais royal qu’il devait pourtant protéger.

De l’abri antiaérien au garage à voitures oubliées

Le tunnel royal, abandonné pendant près d’un siècle, retrouve une utilité pendant la Seconde Guerre mondiale, mais pas celle imaginée par ses concepteurs. Entre 1939 et 1945, il devient un immense abri antiaérien pour des milliers de Napolitains, jusqu’à 10 000 personnes. Les traces de cette vie souterraine sont encore visibles aujourd’hui : des restes d’installation électrique avec des ampoules de 12 watts, des vestiges de sanitaires, des lambeaux de parquet, du mobilier, une infirmerie improvisée et des lits de camp en fer où l’on cherchait refuge contre les bombardements aériens.

La suite est presque cocasse. Le tunnel devient ensuite une fourrière pour voitures et motos jusqu’en 1970. La mairie de Naples y entrepose les véhicules récupérés dans les gravats des bombardements, et certains y restent des décennies. Les visiteurs actuels peuvent encore croiser des pièces emblématiques comme une Fiat 500 Barilla, une Fiat 1400, un taxi Fiat 1100 et une précieuse Alfa Romeo 2500 SS Cabriolet Pinin Farina, rongées par l’humidité et couvertes de poussière. Difficile d’imaginer plan de sauvetage royal plus improbable : le tunnel censé sortir un roi de la ville a fini par accueillir des carcasses de bagnoles.

La renaissance du site est récente. Ce sont les volontaires de l’Associazione Culturale Borbonica Sotterranea qui, armés de pelles, de pioches et de brouettes, ont réussi à remettre au jour le Tunnel Bourbon. Le site ouvre au public en 2010 et propose désormais plusieurs formats de visite, dont un parcours en radeau sur la nappe phréatique qui a envahi une partie des galeries. Trois entrées permettent d’y accéder aujourd’hui, dans le quartier de Chiaia, à deux pas de la piazza del Plebiscito.

Reste une ironie qui traverse les 170 ans d’histoire du lieu : conçu pour sauver une monarchie en fuite, le tunnel n’a servi ni aux carrosses, ni vraiment aux troupes, mais à des civils cachés des bombes puis à des épaves automobiles. Le pouvoir change, les usages aussi. Sous Naples, la pierre, elle, garde la mémoire de tout ce que l’histoire officielle a laissé de côté.