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Au fond d’un hangar de Baïkonour repose depuis 1988 une navette de 36 m qui n’a volé qu’une seule fois, et sans personne à bord

Au fond d'un hangar de Baïkonour repose depuis 1988 une navette de 36 m qui n'a volé qu'une seule fois, et sans personne à...

Trente-six mètres de long, des ailes dessinées pour la rentrée atmosphérique, une soute capable d’emporter jusqu’à trente tonnes de charge utile. La navette soviétique Bourane a bien existé, elle a même volé, une fois, le 15 novembre 1988, sans un seul cosmonaute à bord. Mais l’appareil que l’on imagine encore endormi dans un hangar de Baïkonour depuis cette date n’y est plus. Il a été détruit en 2002, écrasé par le toit du bâtiment censé le protéger. L’histoire réelle est plus tragique, et plus révélatrice de la déchéance du programme spatial soviétique, que la légende urbaine qui circule aujourd’hui.

À retenir

  • Une navette entièrement automatisée a réalisé un atterrissage d’une précision surhumaine en 1988
  • Un élément banal a détruit ce qu’aucune rentrée atmosphérique n’avait pu endommager
  • Sa navette jumelle patiente toujours dans un hangar délabré, ignorée par tous

Un vol automatique qui a surpris ses propres ingénieurs

Tout commence par un pari technologique fou. Construite en 1986, elle a effectué son unique vol en mode automatique sans équipage le 15 novembre 1988. Aucune improvisation possible, aucun pilote pour corriger la trajectoire : aucun cosmonaute à bord, aucune improvisation possible, tout repose sur l’électronique de bord. Le résultat a dépassé toutes les attentes. La navette a orbité la Terre deux fois en 206 minutes de vol, puis a effectué un atterrissage automatisé sur la piste de Baïkonour où, malgré un vent latéral de 61,2 km/h, elle s’est posée à seulement 3 mètres latéralement et 10 mètres longitudinalement de sa cible. Une précision qui, à l’époque, aurait fait pâlir n’importe quel pilote humain aux commandes d’une navette américaine.

Le programme Energia-Bourane répondait à une logique de guerre froide bien précise. L’histoire débute en 1972 quand le président américain Richard Nixon annonce le lancement du programme Space Shuttle, ce qui provoque une réaction de l’Union soviétique, qui se met à étudier le potentiel d’une navette de type américain. Les militaires soviétiques craignaient que la navette américaine ne serve à des fins stratégiques inavouées. Moscou a donc voulu son propre équivalent, quitte à y engloutir des sommes colossales : le programme a coûté 17,8 milliards de roubles en 1990, soit l’équivalent d’environ 74 milliards de dollars actuels. Un budget pharaonique pour un seul vol orbital.

Le 12 mai 2002, le toit s’effondre et écrase la navette

Quatorze ans de silence dans un hangar poussiéreux du Kazakhstan, puis le drame. Trois des cinq sections du toit du hangar, construit à l’époque soviétique pour le programme de navette spatiale Bourane et haut de 70 mètres pour 120 mètres de long et 80 de large, se sont effondrées un dimanche matin. Le bilan humain a été lourd : le toit du hangar abritant la navette 1.01, la seule ayant fait un vol orbital, et le lanceur Energuia sur lequel elle était montée s’est effondré par suite d’un mauvais entretien, l’accident détruisant totalement l’engin et tuant sept ouvriers.

La cause profonde de cet effondrement tient à un détail presque absurde : la pluie. Baïkonour est une région aride où il fait très chaud l’été et très froid l’hiver ; le toit du hangar possédait une mousse isolante qui lui permettait de résister à ces températures très variables, mais cette mousse se comportait comme une éponge dans une région où il ne pleut que quelques jours par an. Un responsable de l’Agence spatiale russe a d’ailleurs pointé du doigt des défauts de construction de l’édifice, mettant en cause les pratiques des années 1970-80 en URSS, quand les constructeurs étaient pressés par les autorités pour des raisons politiques. Ironie cruelle : l’engin conçu pour résister aux 1 600°C de la rentrée atmosphérique n’a pas survécu à une fuite d’eau mal anticipée dans son propre abri.

Ptichka, la navette jumelle qui, elle, attend toujours

Voilà le nœud de la confusion qui entoure souvent cette histoire. La navette qui a volé n’existe plus, mais sa sœur jumelle, jamais lancée, repose bel et bien encore à Baïkonour depuis des décennies. Le second orbiteur, surnommé Ptichka, était le plus proche de l’achèvement : dès 1992, il était estimé fini à 95-97 % et se préparait à ses propres vols automatisés, avant d’être laissé en stockage à Baïkonour après l’annulation du programme. Elle patiente aujourd’hui dans un autre bâtiment, avec une maquette grandeur réelle. Elle se trouve désormais aux côtés d’une maquette d’ingénierie grandeur réelle dans un autre hangar gigantesque et abandonné, le bâtiment MZK, recouverte d’une épaisse couche de poussière, de fientes d’oiseaux et de graffitis.

Ce lieu est devenu, malgré son accès officiellement interdit, un point de passage quasi obligé pour les explorateurs urbains du monde entier. Deux navettes et une fusée reposent dans des hangars désaffectés, non loin du pas de tir de ce premier vol, sur un cosmodrome resté actif et encore utilisé aujourd’hui pour envoyer et récupérer des astronautes vers la Station spatiale internationale. Le photographe français David de Rueda, qui s’est rendu sur place à trois reprises entre 2015 et 2017, a documenté ce paradoxe saisissant de vaisseaux futuristes rongés par la rouille à quelques centaines de mètres d’installations toujours opérationnelles.

Un programme sacrifié sur l’autel de l’effondrement soviétique

Cinq navettes avaient été prévues à l’origine, deux seulement ont été réellement achevées. Les deux navettes assemblées 1.01 (Bourane) et 1.02 (Ptichka) et tout le reste du projet sont désormais la propriété de la République du Kazakhstan. Le programme n’a pas survécu à la chute de l’URSS : le dernier grand projet soviétique a été gelé en 1990 et officiellement abandonné en 1993 dans la Russie post-soviétique. Plus personne n’avait les moyens, ni la volonté politique, de financer un second vol.

Reste une question qui n’a rien perdu de son actualité : combien d’autres vestiges de cette aventure spatiale soviétique attendent encore, dans des hangars tout aussi négligés, le jour où l’usure du temps aura le dernier mot ? Le hangar MIK 112, celui-là même où Bourane 1.01 a été écrasée, est toujours visible en arrière-plan lors des retransmissions de lancements Soyouz depuis Baïkonour, à moitié effondré. Un rappel silencieux que la conquête spatiale, même la plus spectaculaire, ne suffit pas toujours à sauver son héritage matériel de l’oubli.