Une ville entière, avec hôpital, cinéma, terrain de golf et maisons ouvrières alignées comme dans le Michigan, moisit depuis près d’un siècle au bord d’un fleuve amazonien. Elle s’appelle Fordlândia, et son fondateur, Henry Ford, n’y a jamais posé le pied. En 1928, une vaste étendue de terre dans le centre-nord du Brésil est défrichée pour un projet monumental : Fordlândia, une ville de 20 millions de dollars imaginée par l’homme le plus riche du monde à l’époque, l’industriel américain Henry Ford. L’histoire se termine mal, très mal, et la revente finale du site tient presque du bradage.
À retenir
- Un magnat américain a bâti une cité complète en Amazonie avec des investissements colossaux
- La nature tropicale a systématiquement détruit ce que les ingénieurs croyaient maîtriser
- Le projet catastrophique a été revendu pour moins de 1,5% de son coût initial
Le pari fou d’un magnat qui voulait son propre caoutchouc
Tout part d’une angoisse industrielle. Henry Ford, dont l’usine tourne à plein régime, dépend entièrement du caoutchouc britannique et néerlandais produit en Asie du Sud-Est pour fabriquer les pneus de ses voitures, et l’idée le taraude : pourquoi ne pas produire son propre caoutchouc, directement à la source, en Amazonie ? L’idée germe lors d’une discussion avec un autre géant du pneu. Tout le projet Fordlandia débute par une conversation avec Harvey Firestone, fondateur de la marque de pneus Firestone, en 1927, les deux industriels redoutant un cartel européen du caoutchouc qui aurait menacé sérieusement leurs profits.
Ford achète alors une concession colossale, presque deux fois la Belgique. En 1928, Henry Ford achète 14 568 km² de forêt amazonienne pour échapper au monopole britannique du caoutchouc asiatique. L’ambition dépasse largement l’agriculture : il veut créer la plus grande plantation de caoutchouc au monde et réduire grandement les coûts de ses pneus. Un rêve d’autosuffisance industrielle, calqué sur un savoir-faire américain qui n’a jamais rencontré la forêt tropicale.
Une cité américaine greffée sur la jungle
Ce qui sort de terre en trois ans dépasse la simple plantation. Une usine avec des machines Ford, 2 000 maisons ouvrières, une école, un hôpital de 50 lits, un réfectoire pour 1 000 ouvriers composent le décor. L’architecture ne fait aucune concession à l’environnement local : elle reproduit les cités fordistes du Michigan, avec une géométrie stricte, des couleurs industrielles rouge brique et blanc, une efficacité fonctionnelle. Golf, piscine, bibliothèque : les cadres américains vivent comme s’ils n’avaient jamais quitté le Midwest, tandis que les ouvriers brésiliens peinent à s’adapter à une cantine qui leur impose des menus américains standardisés.
Le témoignage recueilli par l’historien Greg Grandin résume cette bulle : « on avait tout : bibliothèque, terrain de golf, piscine, hôpital modernes… On habitait des belles maisons, les rues étaient propres. J’ai vraiment apprécié mon séjour là-bas », confie une jeune femme dont le père travaillait comme ingénieur sur place. Mais cette carte postale cache une réalité bien plus rude, faite de règlements moralisateurs, de nourriture imposée et de contrôle social permanent, une transposition brutale du fordisme dans un environnement qui n’en voulait rien savoir.
Le naufrage biologique qu’aucun ingénieur n’avait prévu
Le problème n’est ni financier ni politique au départ. Il est botanique. Les dirigeants de la compagnie n’avaient aucune connaissance dans le domaine de l’agriculture tropicale, et le fait de mettre les arbres à caoutchouc les uns à côté des autres a favorisé les attaques d’insectes. En plantant les hévéas en rangs serrés comme des champs de maïs américains, Ford a offert un terrain de jeu idéal aux parasites, l’exact contraire de la dispersion naturelle qui protège l’arbre dans son écosystème d’origine.
Une seconde tentative, plus en amont sur le fleuve, ne fait pas mieux. Une deuxième plantation, Belterra, avait été lancée en cours de route pour tenter de corriger le tir en diversifiant les cultures, mais le résultat fut le même : la plantation de Belterra, établie sur 6 478 hectares en 1936, fut détruite par le champignon en 1943. Aucun latex Ford n’aura jamais servi à chausser une seule Ford. C’est là, sans doute, l’ironie la plus cruelle de cette aventure : un empire bâti sur le contrôle rationnel de la production échoue précisément là où la nature refuse de se plier au calendrier industriel.
Vendue pour une bouchée de pain, habitée jusqu’à aujourd’hui
Henry Ford, affaibli, ne visitera jamais son propre projet. Sa santé décline et il ne mettra jamais les pieds sur son propre site, n’ayant jamais visité sa ville éponyme. C’est son petit-fils qui met un terme à l’aventure, presque immédiatement après avoir pris les commandes de l’entreprise. En 1945, son petit-fils Henry Ford II prend les rênes de la présidence de Ford Motor Company, et à peine six semaines après cette prise de fonction, il revend Fordlandia et Belterra au gouvernement brésilien pour une fraction de la valeur estimée du terrain.
Le montant de la cession donne le vertige au regard de la mise initiale. Fordlandia fut une expérience de courte durée : en 1945, la Ford Motor Company revendit l’investissement de 20 millions de dollars au gouvernement brésilien pour la modique somme de 244 200 dollars. moins de 1,5 % de la somme engagée. À l’échelle d’aujourd’hui, cela représenterait un investissement d’environ 332 millions d’euros revendu pour à peine 3,9 millions d’euros. Un fiasco financier assumé sans négociation, presque comme si Ford voulait simplement tourner la page le plus vite possible.
La forêt a repris ses droits sur une bonne partie du site, mais pas entièrement. Environ 2 000 personnes demeurent résidentes de cette expérience utopique de Ford, un rappel décrépit des ambitions qui ont façonné la forêt. Certains vivent de pêche, d’élevage de zébus, d’orpaillage ou d’un tourisme historique naissant qui attire des visiteurs curieux de voir des maisons ouvrières américaines des années 1930 rongées par l’humidité tropicale. La tour d’eau de 45 mètres, toujours visible depuis le fleuve, reste le dernier repère de ce Michigan égaré en pleine Amazonie, un monument involontaire à l’idée qu’on peut standardiser le vivant comme une chaîne de montage.
Source : sciencepost.fr
