in

Au bord de la Charente tient depuis 1669 un bâtiment de 374 m dont les fondations n’ont jamais touché la terre ferme

Au bord de la Charente tient depuis 1669 un bâtiment de 374 m dont les fondations n'ont jamais touché la terre ferme

Un vaisseau de pierre de 374 mètres de long, posé sur un terrain de vase depuis plus de trois siècles et demi, sans jamais avoir touché un sol dur. Voilà ce qu’est la Corderie Royale de Rochefort, bâtiment né de la volonté de Louis XIV et achevé en juin 1669. Son architecte, François Blondel, a conçu un bâtiment aux dimensions exceptionnelles pour l’époque : 374 mètres de long pour 8 mètres de large. Un record d’Europe qui tient toujours, littéralement, sur du bois immergé.

À retenir

  • Un bâtiment de 374 mètres qui ne touche jamais le sol dur depuis 1669
  • Des fondations en bois immergé qui défient les lois de la physique depuis trois siècles
  • L’absence d’oxygène sous la boue a préservé intacte cette merveille d’ingénierie

Construire un palais sur de la boue

Le site choisi par Colbert pose un problème dès le premier coup de pioche. La construction de l’édifice est difficile en raison de la nature marécageuse du sol. Impossible d’ancrer des fondations classiques dans une berge aussi instable de la Charente. La solution retenue relève du génie civil pur : les fondations sur « radeau de bois » sont, à l’époque, utilisées dans les sols marécageux. Il s’agit d’un radier, plate-forme stable constituée de poteaux de chêne enfoncés dans la vase, recouvert ensuite d’épais madriers. le bâtiment ne repose pas sur la terre ferme, mais flotte, au sens structurel du terme, sur un plancher de chêne noyé dans la boue depuis 1669.

La quantité de bois engloutie donne le vertige : les fondations reposent sur une plate-forme en bois faite de madriers de chênes de 14000 m3, et la façade Ouest, côté ville, a été étayée avec onze renforts. Pour éviter que cette masse de pierre ne bascule sur son radeau, les bâtisseurs ont dû procéder avec une rigueur presque obsessionnelle. Pour maintenir la stabilité de cette fondation flottante, le bâtiment a été construit de manière symétrique, en veillant à ce que les deux côtés du mur atteignent la même hauteur avant de passer au niveau supérieur. Un chantier au millimètre, sans grue ni béton, mené par des ouvriers qui ne pouvaient se permettre la moindre erreur d’équilibre. Le résultat pèse lourd, littéralement : la corderie de Rochefort bat tous les records puisqu’elle fait 374 mètres de long avec des murs de 2 mètres d’épaisseur.

374 mètres pour une raison très précise

Cette longueur n’a rien d’arbitraire ni de décoratif. Elle répond à une contrainte purement technique liée à la fabrication des cordages de la marine royale. Cette longueur monumentale répondait à une nécessité technique, celle de pouvoir fabriquer des cordages d’une seule pièce de 200 mètres de long, appelés encablures. Le calcul des ingénieurs de l’époque est implacable : pour obtenir un cordage à la longueur réglementaire d’une encablure, soit presque 200 mètres d’un seul tenant, il fallait torsader les fibres de chanvre sur 300 mètres, le mouvement de torsion réduisant le câble d’un tiers.

En clair, sans cette longueur démesurée, la Marine française n’aurait tout simplement pas pu produire des cordages assez robustes pour gréer ses vaisseaux de guerre. Une frégate comme l’Hermione nécessitait à elle seule une trentaine de kilomètres de cordages, tous fabriqués dans cette galerie unique. Le chantier a mobilisé une main d’œuvre considérable : au pic de l’activité de construction, jusqu’à 700 ouvriers se sont succédé pour ériger l’édifice, et après plus de trois années d’efforts soutenus, le bâtiment a été achevé en juin 1669. Trois ans de travail acharné sur un sol qui refusait de coopérer, pour un résultat qui allait tenir jusqu’à aujourd’hui.

Un bâtiment presque effacé de la carte

La Corderie n’a pas traversé les siècles sans dommages. Elle a fonctionné comme manufacture pendant près de deux siècles, jusqu’à ce que le progrès technique la rende obsolète : l’activité cesse en 1862 avec l’arrivée des câbles en acier. Abandonnée, elle a ensuite connu des décennies de déclin, jusqu’à frôler la disparition pure et simple. Abandonnée et oubliée dans cet espace militaire interdit au public, la Corderie Royale fut d’abord incendiée en 1944 par les troupes allemandes ; sans l’intervention de l’amiral Dupont, qui la fit classer monument historique, elle aurait pu être détruite.

Il aura fallu attendre les années 1970 pour qu’un chantier de sauvetage d’ampleur soit lancé. Le bâtiment, incendié en 1944, ne sera sauvé de la ruine que grâce à des travaux de restauration entrepris à partir des années 1970. Un sauvetage patrimonial de longue haleine, dont l’aboutissement s’est concrétisé avec l’ouverture d’un espace culturel dédié : l’aile sud y voit naître en 1985 le Centre International de la Mer, centre d’interprétation à vocation maritime. Aujourd’hui, ce sont plus de 50 000 visiteurs qui franchissent chaque année les portes de ce vaisseau de pierre pour découvrir l’art du cordage et l’épopée de la marine à voile.

Un radier qui pourrait durer des siècles encore

Ce qui frappe le plus, avec le recul, c’est la longévité de cette technique de fondation flottante. Le procédé n’était d’ailleurs pas propre à la Corderie : les remparts de Brouage sont également édifiés selon cette technique, preuve que les ingénieurs du XVIIe siècle avaient parfaitement maîtrisé l’art de bâtir sur l’instable. Le bois de chêne, privé d’oxygène sous la boue et l’eau, ne pourrit pas : c’est même ce manque d’air qui l’a conservé intact pendant plus de 350 ans, un phénomène que l’on retrouve dans les fondations de Venise ou d’Amsterdam, bâties sur des principes similaires. La Corderie Royale, aujourd’hui candidate à une inscription sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, doit ainsi sa survie à un sol qu’on aurait pu croire être son pire ennemi, et qui s’est révélé être, paradoxalement, son meilleur allié.