Deux cent deux tonnes de bronze coulées pour ne jamais résonner : voilà le paradoxe qui attend chaque visiteur du Kremlin de Moscou, posé sur son socle de pierre à côté du clocher d’Ivan le Grand. La Tsar Kolokol, la plus grande cloche jamais fondue au monde avec ses 202 tonnes de bronze, d’argent et d’or, n’a jamais émis le moindre son. Un monument au silence, littéralement.
À retenir
- Une cloche de 202 tonnes coulée en 1735 : pourquoi un tel monument n’a-t-il jamais quitté le sol ?
- Un incendie dévastateur et une décision fatale des pompiers qui ont scellé à jamais son destin
- Des chercheurs ont reconstitué le son qu’elle aurait produit : une découverte vertigineuse trois siècles après sa création
Une commande d’impératrice devenue gouffre de bronze
Tout commence par une lignée. Avant la géante que l’on connaît aujourd’hui, deux autres « tsars des cloches » avaient déjà occupé le Kremlin : une première au début du XVIIe siècle, et une seconde en 1654, pesant environ 130 tonnes, détruite en 1701. Chaque fois, la même ambition : couler plus grand, plus lourd, plus impressionnant que la précédente.
En 1730, c’est au tour de l’impératrice Anna Ivanovna de vouloir marquer son règne. Commandée en 1733 par l’impératrice, sa fonte fut une entreprise titanesque pour l’époque, réalisée directement sur la place Ivanovskaïa au Kremlin, dans une fosse spécialement creusée. Pour donner une idée du chantier : environ 200 personnes ont participé à sa création, entre forgerons, fondeurs, sculpteurs et graveurs. Le maître fondeur Ivan Motorine dirige les opérations, mais il meurt avant l’achèvement du projet, laissé à son fils. Ivan Motorine est mort pendant le processus, et le projet continua sous la surveillance de son fils. L’œuvre des maîtres fondeurs Ivan Motorine et de son fils Mikhaïl a été achevée le 25 novembre 1735.
Le résultat dépasse tout ce qui existait alors : une hauteur de 6,14 mètres, un diamètre de 6,6 mètres et un poids de près de 202 tonnes. Pour visualiser la masse, c’est à peu près l’équivalent de plus de cent voitures familiales empilées en une seule masse de métal coulé. L’alliage n’a rien de banal non plus : selon les descriptions actuelles du Kremlin, le bronze contient également de l’or et de l’argent en quantités notables, un luxe qui trahit l’ambition impériale du projet.
Le jour où l’incendie a scellé son destin
Elle n’a jamais quitté son moule. Cependant, la cloche ne quitta jamais son moule. Dix-huit mois de préparatifs, une fonte réussie, et puis… rien. Aucune installation dans un beffroi, aucun battant suspendu. Juste une attente, au fond de sa fosse.
Deux ans plus tard, le sort s’acharne. En mai 1737, un terrible incendie connu sous le nom de Troïtski éclata et se propagea aux bâtiments du Kremlin. Les flammes gagnent les structures en bois qui surplombent la fosse de coulée, et la panique s’installe. Pour éviter que le métal ne fonde à nouveau sous la chaleur, les pompiers de fortune improvisent une solution qui va tout aggraver : ils jettent de l’eau froide sur le bronze porté au rouge. L’eau froide tomba sur la cloche elle-même, et la différence de température provoqua sa fissure, un énorme morceau de 11,5 tonnes s’en détachant.
Onze fissures traversent alors la masse de métal. À cause du refroidissement rapide et inégal, la cloche présenta 11 fissures, et un fragment important pesant environ 700 pouds (11,5 tonnes) s’en détacha. Ce morceau, à lui seul, dépasse en poids la plupart des cloches en fonctionnement dans le monde aujourd’hui. Un comble pour un simple éclat.
Un siècle sous terre, et un sauvetage inattendu
La cloche fissurée reste alors où elle est tombée. Le Tsar Bell resta dans sa fosse pendant près d’un siècle, oubliée, alors que Moscou traversait guerres, incendies et occupations. Un siècle entier, littéralement enterrée au cœur du pouvoir russe, pendant que les tsars se succèdent et que l’histoire du pays s’écrit juste au-dessus.
Deux tentatives de la remonter échouent avant la réussite finale. Des tentatives infructueuses pour la remonter eurent lieu en 1792 et 1819, et Napoléon Bonaparte, lors de son occupation de Moscou en 1812, envisagea de l’emporter comme trophée en France, mais ne put le faire en raison de sa taille et du poids qu’elle représentait. Difficile d’imaginer transporter 200 tonnes de bronze jusqu’à Paris en pleine retraite militaire, il faut bien l’admettre.
Il faudra attendre 1836 pour voir la géante quitter enfin son trou. Le travail fut confié à l’architecte français de Saint-Pétersbourg Auguste Montferrand, qui conçut la construction de levage et un socle en grès octogonal pour le Tsar Bell. La première tentative de levage échoua ; puis le dispositif fut amélioré et la cloche fut finalement extraite de sa fosse de coulée. Depuis, elle trône là, immobile, sur son piédestal de pierre près du clocher d’Ivan le Grand.
Ce que révèle une cloche qui n’a jamais sonné
Le fragment brisé n’a jamais été séparé de sa cloche mère. Une attraction particulière pour les touristes est le fragment cassé pesant 11 tonnes, placé à côté. Cette cicatrice de bronze, exposée telle quelle, donne presque plus de caractère au monument que s’il avait été parfait. Une blessure figée dans le métal, en somme.
Sur sa surface se déploient des ornements baroques soignés : la cloche est décorée de portraits en bas-relief du tsar Alexis Mikhaïlovitch et de l’impératrice Anna Ioannovna, ornée à la fois de motifs floraux dans le style baroque et d’images de saints, d’anges et d’inscriptions. Un nom d’artisan a même refait surface récemment dans les recherches historiques : le nom du sculpteur a été découvert il n’y a pas longtemps, il s’agissait de Feodor Medvedev, qui avait été formé en Italie.
Reste une question qui hante forcément les visiteurs : à quoi aurait ressemblé son chant ? Des chercheurs s’y sont penchés il y a une dizaine d’années. En 2016, des scientifiques américains ont modélisé son son : la « voix » de la Tsar Kolokol serait grave et retentissante, audible sur plusieurs kilomètres. Une simulation, rien de plus, mais qui donne le vertige : quelque part entre la commande d’Anna Ivanovna et cette reconstitution numérique, presque trois siècles se sont écoulés sans qu’un seul battant n’ait jamais frappé le bronze. Le Kremlin continue d’ailleurs de battre au rythme d’autres cloches, plus modestes mais bien vivantes, pendant que la géante veille, muette, sur la place Ivanovskaïa.
Source : sciencepost.fr
