Deux cent quatre-vingts. C’est le nombre d’enceintes de pierre circulaires que des archéologues viennent de recenser dans le désert de l’Atbaï, cette bande aride coincée entre le Nil et la mer Rouge, à cheval sur l’Égypte et le Soudan. Vingt d’entre elles seulement étaient connues avant cette étude. La survey a identifié 280 monuments d’enceinte circulaire en pierre, dont vingt étaient déjà répertoriés à partir de travaux antérieurs, les 260 restants n’ayant jamais été vus auparavant. Un territoire grand comme la France, resté quasiment vierge de fouilles archéologiques pendant un siècle, révèle brutalement l’existence d’une civilisation pastorale organisée, disparue depuis six millénaires.
À retenir
- Pourquoi ces 260 cercles de pierre ont-ils échappé à tous les archéologues pendant un siècle ?
- Comment des nomades du désert ont-ils mobilisé assez d’hommes pour édifier ces monuments géants ?
- Quel secret les gravures rupestres du désert révèlent-elles sur ce peuple disparu ?
Une découverte faite depuis l’orbite, pas sur le terrain
L’histoire commence, comme souvent désormais en archéologie, avec un écran d’ordinateur plutôt qu’une pelle. Une équipe dirigée par Julien Cooper, de l’université Macquarie, a passé des années à scanner depuis l’orbite le désert compris entre le Nil nubien et la mer Rouge, dans le cadre de l’Atbai Survey Project. Le choix de cette méthode n’a rien d’un caprice technologique : la région est classée parmi les plus dangereuses et les plus difficiles d’accès du continent. Le désert de l’Atbaï s’étend sur environ 175 000 miles carrés entre le fleuve Nil et la mer Rouge dans l’est du Soudan, une zone que la guerre, l’éloignement et l’ampleur du terrain ont longtemps rendue quasiment impossible à explorer sur le terrain.
Le résultat de ce travail de fourmi satellitaire a été publié dans la revue African Archaeological Review. Les relevés ont mis au jour de nombreux monuments funéraires en pierre circulaires, allant de 5 à 82 mètres de diamètre, répartis dans tout le désert de l’Atbaï entre le Nil nubien et la mer Rouge. L’équipe de recherche désigne ces structures sous le nom d’Atbai Enclosure Burials (AEB). Une poignée de ces cercles était déjà connue depuis les années 1920, un géomètre britannique nommé Murray en avait fouillé un à Bir Asele en 1926, y trouvant, à cinquante centimètres de profondeur, des ossements de bovins plutôt que des restes humains. Il avait publié une brève note, dressé un plan sommaire, puis était passé à autre chose. Pendant près d’un siècle, ce monument est resté une curiosité sans contexte.
Des tombeaux de bergers, plus vieux que les pyramides
Le site clé pour comprendre cette culture s’appelle Wadi Khashab, dans la partie égyptienne du désert. C’est un cercle de pierre d’environ 18 mètres de diamètre fouillé en 2010 par une mission archéologique polonaise, où l’on a trouvé au centre un adulte enterré, à proximité un enfant inhumé plusieurs siècles plus tard, et tout autour des restes de moutons domestiques et de bovins. Les datations au carbone placent la construction initiale vers 5 000 avant J.-C., avec une réutilisation du site jusque vers 2 000 avant J.-C. Ces enceintes ne servaient donc pas d’un seul coup : elles fonctionnaient comme des lieux de mémoire réactivés génération après génération, un peu à la manière dont un caveau familial accueille plusieurs sépultures sur des décennies — sauf qu’ici, l’échelle de temps se compte en millénaires.
Le bétail n’est pas un détail anecdotique dans ces tombes. Les os de vaches retrouvés à Bir Asele comme les restes animaux de Wadi Khashab placent le bovin au cœur du rituel funéraire, ce qui trahit une société où le troupeau structurait autant l’économie que les croyances. Plus largement, ces structures, souvent construites près de sources d’eau, contenaient à la fois des restes humains et bovins, ce qui indique une culture pastorale centrée sur le bétail.
Bâtir un tombeau de 60 mètres : trois jours à cinquante, deux mois tout seul
Élever ces enceintes n’avait rien d’anodin. Pour une enceinte funéraire moyenne mesurant environ 60 mètres de circonférence, la construction aurait exigé plus de 160 journées de travail de huit heures pour une seule personne — un groupe de 50 travailleurs pouvant accomplir la même tâche en un peu plus de trois jours. Ce chiffre change la façon de voir ces populations nomades : loin de petits groupes familiaux dispersés, il fallait une capacité de mobilisation collective, une organisation sociale suffisamment structurée pour rassembler des dizaines de bras au même endroit, au même moment.
L’emplacement de chaque enceinte n’a rien du hasard non plus. Beaucoup se trouvent près d’endroits qui offraient autrefois un accès fiable à l’eau ; au lieu d’être répartis uniformément dans le désert, les sites funéraires se regroupent dans des zones propices au pâturage et à l’abreuvement du bétail. Ce sont donc des communautés pastorales mobiles qui suivaient les points d’eau saisonniers, revenant sans doute au même endroit pour enterrer leurs morts près des lieux qui faisaient vivre leurs troupeaux.
Un peuple sans nom qui a précédé les pharaons
Cette civilisation reste anonyme dans nos livres d’histoire, mais elle n’était pas invisible pour ses voisins. Les textes égyptiens anciens désignaient ces populations nomades sous le nom de Medjay. Le désert de l’Atbaï conserve d’ailleurs d’autres traces de leur passage : de nombreuses gravures rupestres représentant bovins, chèvres, chiens et girafes, ainsi qu’une paroi récemment découverte montrant une flotte de bateaux, suggérant des contacts entre les pasteurs du désert, les habitants de la vallée du Nil et des commerçants empruntant des routes maritimes.
Ce qui a poussé ces bergers vers ce corridor désertique tient en un mot : le climat. Il y a environ 7 000 ans, une série de sécheresses sévères a frappé l’Égypte, une aridification qui allait se poursuivre pendant des millénaires et transformer ce pays autrefois verdoyant en désert, poussant de nombreuses communautés à se rapprocher du Nil et posant les bases des futures dynasties pharaoniques. Pendant que la vallée s’organisait autour de la royauté naissante, d’autres groupes ont préféré résister à l’assèchement en restant nomades, en suivant les points d’eau résiduels jusqu’à ce que le désert finisse par l’emporter.
Un géoarchéologue de l’université de Milan spécialiste de la région, Stefano Costanzo, non impliqué dans l’étude, souligne que ces travaux révèlent « l’incroyable densité des monuments funéraires dans le paysage désertique ». Reste une question qui devrait occuper les chercheurs pour les années à venir : combien d’autres enceintes attendent encore, ensevelies sous le sable, qu’un satellite de plus passe au bon endroit et au bon moment pour les révéler.
Sources : rse-magazine.com | books.openedition.org
