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Sous la canopée du sud-ouest de l’Amazonie dorment plus de 20 000 constructions qu’aucune carte n’avait jamais montrées

Sous la canopée du sud-ouest de l'Amazonie dorment plus de 20 000 constructions qu'aucune carte n'avait jamais montrées

Sous la canopée dense du sud-ouest amazonien, plus de 20 000 constructions vieilles de deux millénaires n’attendaient qu’un radar laser pour révéler leur existence. C’est le résultat d’une étude publiée dans la revue Nature début août 2026, menée par une équipe internationale dirigée par l’archéologue finlandais Martti Pärssinen. Des relevés utilisant la technologie Lidar, réalisés sur des vols couvrant plus de 4 400 km au-dessus des États brésiliens d’Acre et d’Amazonas, ont révélé plus de 20 000 terrassements dissimulés sous la canopée forestière. Un chiffre qui bouleverse tout ce que l’on croyait savoir sur l’histoire précoloniale de la région.

À retenir

  • Une technologie laser révèle des milliers de structures invisibles sous la canopée amazonienne depuis des siècles
  • La civilisation Aquiry aurait été bien plus vaste et peuplée que jamais supposé par les historiens
  • L’Amazonie précoloniale n’était pas une ‘forêt vierge’ mais un territoire façonné par des millions d’habitants

La civilisation Aquiry, une société oubliée qui a façonné la forêt

Le nom ne dira rien à la plupart des lecteurs, et c’est justement le problème que cette étude vient corriger. La civilisation Aquiry est une vaste société précoloniale qui a prospéré d’environ 600 av. J.-C. jusqu’à 850 apr. J.-C., et s’étendait sur environ 183 000 km² selon les dernières recherches, à travers le Brésil, la Bolivie et le Pérou actuels. Une échelle qui change radicalement la perception qu’on avait de cette culture, longtemps considérée comme marginale à côté des grandes civilisations précolombiennes.

Le lien avec cette découverte remonte à 2002 : la capitale de l’Acre se trouve à seulement 250 km d’une forteresse inca que Pärssinen étudiait alors, ce qui l’a poussé à visiter la région et à rencontrer un archéologue local, Alceu. Sa réaction, à l’époque, résumait déjà l’ampleur de ce qui allait suivre : « Quand j’ai vu certaines de ces structures géométriques monumentales, aujourd’hui connues comme des géoglyphes amazoniens, dans les faubourgs déboisés de la capitale, ainsi que d’anciennes routes larges, j’ai dit à Alceu : ‘Cela va changer tout ce que nous pensions savoir sur la nature sauvage amazonienne.' » Vingt-quatre ans plus tard, la prophétie se vérifie à une échelle qu’il n’imaginait probablement pas lui-même.

Pendant longtemps, les recherches sur ces géoglyphes étaient restées limitées aux zones déjà déboisées, là où les traces au sol étaient visibles à l’œil nu ou repérables par satellite. Ces recherches se limitaient largement aux zones déboisées, où les terrassements pouvaient être observés depuis le sol ou identifiés par imagerie satellite. Le reste, la majorité du territoire encore recouvert de forêt dense, restait un angle mort total pour l’archéologie.

Le Lidar, une technologie qui déshabille la forêt

Comment détecter des structures enfouies sous des millions d’arbres sans en couper un seul ? La réponse tient en un acronyme : Lidar, pour Light Detection and Ranging. Cette technologie de télédétection active utilise des impulsions laser pulsées pour mesurer des distances précises et créer des modèles et cartes tridimensionnels détaillés d’objets et d’environnements, et combinée aux images satellite, elle montre désormais que la civilisation Aquiry occupait une zone bien plus vaste qu’on ne le pensait. En somme, un scanner géant qui perce le feuillage pour reconstituer, au centimètre près, le relief caché sous la végétation.

Sur le terrain, les résultats parlent d’eux-mêmes. Les chercheurs ont survolé plus de 4 400 kilomètres au-dessus de la forêt tropicale et cartographié environ 4 500 kilomètres carrés ; les scans ont révélé 396 nouveaux géoglyphes, de grandes structures géométriques construites avec des fossés profonds et des talus surélevés, ce qui a élargi le nombre de sites connus dans la région. Résultat : les archéologues ont désormais recensé environ 1 700 géoglyphes à travers le sud-ouest amazonien. Et ce n’est probablement que la partie émergée de l’iceberg.

Car la surface réellement scannée reste minuscule à l’échelle du bassin amazonien. L’équipe pense que des milliers d’autres structures attendent encore sous la forêt : de vastes zones n’ont jamais été survolées, et les chercheurs estiment que plus de 20 000 terrassements pourraient encore être cachés. D’autres travaux, publiés séparément dans Science, vont dans le même sens à l’échelle du bassin tout entier : les auteurs prédisent qu’entre 10 000 et 24 000 anciens terrassements restent à découvrir. Deux méthodes, deux équipes, une même conclusion : l’Amazonie précoloniale grouillait de constructions humaines bien au-delà de ce que les cartes actuelles laissent voir.

Des millions d’habitants dans une forêt qu’on croyait vide

L’idée reçue d’une Amazonie « vierge », trop pauvre en nutriments pour nourrir de grandes populations, a la vie dure. Cette étude lui porte pourtant un coup sévère. La civilisation aurait atteint son apogée entre environ 100 et 300 après J.-C., période durant laquelle entre un quart et environ 60 % des centres cérémoniels connus auraient pu être actifs simultanément ; en supposant que chaque centre desservait des communautés d’environ 300 personnes, les chercheurs estiment que la population de la région a atteint entre 1,25 et 3 millions de personnes à son apogée. En intégrant les structures probablement manquées par le Lidar sous la forêt dense, le total pourrait avoir atteint jusqu’à 3,8 millions de personnes.

Ces sociétés n’ont pas seulement occupé le territoire, elles l’ont façonné. Les analyses archéobotaniques montrent que les habitants de la région Aquiry cultivaient le maïs, la courge, le manioc, la patate douce, le piment, les haricots et l’arachide, tandis que l’analyse des macrofossiles confirme l’exploitation intensive du noyer du Brésil et de plusieurs espèces de palmiers. Ils géraient même le feu à grande échelle : le brûlage contrôlé des forêts de bambou sur plusieurs siècles a préservé la fertilité des sols. la biodiversité qu’on observe aujourd’hui dans certaines zones amazoniennes n’est pas seulement le fruit de la nature, mais aussi celui de siècles de gestion humaine.

Cette découverte s’inscrit dans une série d’avancées similaires ces dernières années, du Bolivie à l’Équateur, qui dessinent collectivement une nouvelle histoire du continent. Au cours de la dernière décennie, la technologie a révélé des cités maya cachées sous les jungles d’Amérique centrale, des complexes urbains étendus dans l’Amazonie bolivienne et des établissements vastes dans la vallée équatorienne de l’Upano. Mais tout n’est pas encore éclairci : les limites sud-est de la civilisation Aquiry restent mal comprises, car de vastes portions de l’État de Rondônia n’ont pas encore fait l’objet d’investigations archéologiques comparables. Autant dire que la carte de l’Amazonie précoloniale, loin d’être achevée, ne fait peut-être que commencer à se dessiner.