Sous l’asphalte du quartier de Muranów, à Varsovie, des archéologues ont exhumé plus de 3 000 objets appartenant à des familles juives disparues il y a plus de huit décennies. À Varsovie, des fouilles archéologiques ont permis de retrouver des pans du ghetto, ainsi que près de 3 000 objets du quotidien, un témoignage rare de la vie de centaines de milliers de Juifs enfermés par les nazis entre 1940 et 1943. Des lunettes cassées, de la vaisselle ébréchée, des objets de culte : rien de spectaculaire au premier regard. Et pourtant, chacun de ces fragments raconte une existence qu’on croyait effacée à jamais.

À retenir

  • Pourquoi une simple paire de lunettes peut-elle suffire à transformer l’Histoire en humanité?
  • Sous Varsovie dort une ‘ville souterraine’ que personne n’avait exploré depuis huit décennies
  • Comment des contrebandiers et des résistants ont-ils laissé des traces si préservées dans l’oubli?

Un bunker de smugglers devenu quartier général de la résistance

Le chantier se concentre sur un secteur bien précis, aux croisements des anciennes rues Miła et Muranowska. Les fouilles sont concentrées sur le site où se trouvaient deux immeubles d’avant-guerre, situés entre deux rues, avec des entrées au 18 Miła et 39 Muranowska et au 20 Miła et 41 Muranowska ; pendant l’insurrection du ghetto de Varsovie, qui a commencé le 19 avril 1943, un bunker dans le sous-sol qui avait été utilisé par des contrebandiers a abrité le quartier général de l’Organisation juive de combat, dirigée par Mordechaj Anielewicz. Un détail glaçant subsiste : le 8 mai 1943, alors que les Allemands se rapprochaient, Anielewicz et des dizaines d’autres combattants du ghetto se sont suicidés collectivement dans le bunker, et les corps n’ont jamais été exhumés. Les fouilles actuelles, elles, ne touchent volontairement pas à cette zone précise, par respect pour ce qui reste un lieu de sépulture.

Les fouilles ont débuté modestement, presque par curiosité scientifique. En juin 2022, le Musée du Ghetto de Varsovie et l’Académie Aleksander Gieysztor de Pułtusk ont entamé des fouilles dans les caves adjacentes aux numéros 39 et 41 de la rue Muranowska, sous la supervision du conservateur provincial des monuments et la supervision rabbinique de Michael Schudrich, grand rabbin de Pologne. Le site, construit à l’origine pour dissimuler des marchandises de contrebande, s’est révélé bien plus vaste que prévu. Ce lieu, construit à l’origine par des contrebandiers pour stocker des marchandises, est considéré comme faisant partie de l’un des plus grands bunkers du ghetto : selon des témoignages, jusqu’à 300 personnes se seraient cachées à un moment donné dans le bunker du 18 Miła. Trois cents personnes entassées sous terre, respirant à peine, dans l’attente d’une libération qui n’est jamais venue pour la plupart d’entre elles.

Ce que les objets révèlent d’une vie qu’on croyait sans trace

L’ampleur de la découverte a fini par dépasser les espérances des équipes elles-mêmes. Hanna Wróblewska, alors directrice adjointe du musée et aujourd’hui ministre polonaise de la Culture, décrit un vertige presque irrépressible : « à un moment, nous sommes tous tombés dans une sorte de vortex enchanté et nous ne pouvions plus arrêter les fouilles, parce qu’il y avait encore d’autres pièces à découvrir. Il s’est avéré que nous avions découvert une ville souterraine. » Une ville sous la ville, littéralement enterrée par le rouleau compresseur de la destruction nazie.

Parmi les trouvailles, certaines relèvent de l’intime le plus quotidien : casseroles, bouteilles, chandeliers. D’autres touchent au sacré. L’équipe a été stupéfaite de trouver des milliers d’objets bien conservés liés à la vie quotidienne, bouteilles et casseroles, tasses et chandeliers, ainsi que des objets religieux comme des tefillin, ces boîtes de cuir noir portées lors de la prière. Dans une pièce distincte, les archéologues ont mis au jour les vestiges calcinés d’une bibliothèque religieuse entière. On y a trouvé des fragments de plâtre à décor peint, les restes d’une bibliothèque brûlée de textes religieux hébraïques comme le Talmud, ainsi que des objets liés au culte juif tels que des tefillin, des coupes pour l’ablution rituelle netilat yadayim, ou la poignée d’un pointeur de Torah ; il est fort probable qu’une maison de prière ait existé dans cette cave. Une chaussure d’enfant, minuscule, a également été retrouvée dans les décombres — un objet qui illustre parfaitement la vie de nombreuses familles juives à Varsovie et en Pologne.

Katarzyna Person, qui dirige aujourd’hui le musée du Ghetto de Varsovie, résume la portée de ces vestiges avec une sobriété qui frappe davantage que n’importe quelle statistique. Les archéologues ont retrouvé une partie des effets personnels des derniers résistants, près de 3 000 pièces comme des lunettes, des objets religieux ou encore leur vaisselle, des choses très simples de la vie quotidienne qui montrent que ces gens étaient réels, qu’ils étaient comme nous et qu’ils ont été assassinés de manière horrible dans le ghetto de Varsovie. Pas besoin de grands discours : une paire de lunettes suffit parfois à faire basculer l’Histoire majuscule vers une histoire minuscule, celle d’un visage, d’un regard, d’une routine brisée net.

Du chantier archéologique au lieu de mémoire ouvert au public

Le contexte historique donne toute sa dimension tragique à ces découvertes. Le ghetto de Varsovie a été établi en 1940 par les autorités allemandes dans la plus grande ville de Pologne, qui abritait aussi la plus importante population juive d’avant-guerre en Pologne et en Europe ; à son apogée, le ghetto comptait environ 400 000 personnes juives vivant derrière un mur de barbelés de trois mètres de haut. L’insurrection d’avril-mai 1943 s’est soldée par un bilan effroyable. Au moins 7 000 Juifs ont été tués pendant les combats, environ 7 000 autres ont été déportés à Treblinka et quelque 42 000 survivants envoyés vers des camps de concentration ou de travail forcé ; le ghetto, lui, a été méthodiquement rasé.

Ce qui distingue ce chantier des fouilles archéologiques classiques, c’est sa vocation immédiatement publique. Le site n’est plus une simple tranchée réservée aux chercheurs : il accueille désormais des visiteurs guidés à travers les vestiges. Plus de 3 500 objets ont déjà été retrouvés dans ces ruines, et les chercheurs ont décidé d’ouvrir le site aux visiteurs, qui contournent lors des visites guidées les 200 m² d’excavations d’où s’élèvent des murs de briques de plus de deux mètres, parfois perforés. Pour Magdalena Kruszewska-Polak, responsable des collections du musée, transmettre ce lieu au public répond à une nécessité précise : avoir accès à ces vestiges représente « une occasion unique de raconter l’histoire de cette résistance civile, de ces personnes qui, en réalité, n’avaient d’autre choix que de se cacher pour survivre ».

Le travail se poursuit chaque saison, et l’équipe menée par l’archéologue Jacek Konik ne compte pas s’arrêter là. En 2025, un nouveau front de fouilles s’est ouvert rue Dzielna, dans une autre portion de l’ancien ghetto, preuve que le sous-sol de Varsovie n’a probablement pas fini de livrer ses secrets. Chaque nouvelle campagne remet en jeu une question simple, presque vertigineuse : combien de villes souterraines dorment encore, ailleurs en Europe, sous des trottoirs que personne n’a jamais songé à creuser ?