Deux passionnés d’astronomie, l’un installé à Broken Hill en Australie, l’autre en France, ont repéré une anomalie sur Saturne bien avant que le télescope spatial Hubble ne vienne confirmer leur intuition. Trevor Barry et Jean-Paul Oger, en épluchant des images amateurs du pôle sud de la planète aux anneaux, ont mis le doigt sur une structure que la sonde Cassini, malgré treize années passées en orbite autour de Saturne, n’avait jamais révélée. Leur trouvaille vient d’être validée dans une étude publiée début septembre 2026 dans la revue Science Advances.
À retenir
- Une bande ondulante mystérieuse repérée au pôle sud de Saturne par des astronomes amateurs en 2024
- Hubble confirme l’existence d’un polygone à dix côtés : un motif jusqu’alors invisible aux sondes spatiales
- Cette découverte suggère que l’hexagone nord de Saturne n’est peut-être pas aussi exceptionnel qu’on le croyait
Une bande ondulante repérée depuis un jardin
Tout commence sur une plateforme collaborative peu connue du grand public, le Planetary Virtual Observatory Laboratory (PVOL), gérée par l’Université du Pays basque et qui accueille des images de planètes prises par des observateurs du monde entier. C’est en épluchant ces images, dès 2024, que le chercheur Agustín Sánchez-Lavega ainsi que les astronomes amateurs Trevor Barry et Jean-Paul Oger ont remarqué une subtile bande ondulante le long du pôle sud. Rien de spectaculaire à première vue : une simple ligne sombre, à peine perceptible, qui aurait pu passer pour un artefact optique.
Les observations suivantes ont levé le doute. Des images supplémentaires prises depuis le sol en 2025 ont renforcé encore davantage l’hypothèse de cette structure en décagone. C’est à ce moment que les équipes professionnelles ont décidé de solliciter Hubble pour trancher définitivement la question, le télescope spatial offrant une netteté et une résolution spatiale inégalées sur des rotations complètes de Saturne, sans le flou provoqué par l’atmosphère terrestre.
Le résultat a dépassé les attentes. Les clichés capturés par la caméra Wide Field Camera 3 de Hubble le 29 août 2025 ont montré, sans ambiguïté cette fois, un polygone à dix côtés encerclant le pôle sud, centré autour de 63 degrés de latitude sud selon les données publiées par l’Agence spatiale européenne. En reprenant les archives, les chercheurs ont même retrouvé des traces de la même structure sur des images datant d’octobre 2023, passées inaperçues à l’époque.
Ce que Cassini n’avait jamais vu en treize ans d’observation
Voilà ce qui rend la découverte troublante : Saturne possède depuis longtemps un hexagone bien documenté au pôle nord, repéré pour la première fois par les sondes Voyager en 1980 et 1981. Le pôle nord de la planète est marqué par un jet nuageux hexagonal distinctif depuis au moins 45 ans. Mais côté sud, silence radio. La mission Cassini a passé plus de treize ans à étudier la planète en détail et n’a jamais rien vu de similaire dans l’hémisphère sud, ce qui intriguait les scientifiques.
Sánchez-Lavega lui-même ne cache pas sa surprise. « La découverte de cette onde a vraiment été une surprise, car ni les images antérieures de Saturne prises par le télescope spatial Hubble, ni celles capturées par la sonde Cassini en orbite entre 2004 et 2017, n’avaient montré cela », a-t-il confié. Une explication tient en partie à la géométrie du système Terre-Saturne : la planète n’a plus été étudiée par une sonde en orbite depuis la fin de la mission Cassini en 2017, et en raison de l’inclinaison de son axe, son pôle sud était détourné de la Terre entre 2012 et 2023. personne n’a eu de vue correcte sur cette région pendant plus d’une décennie, ce qui laisse penser que la structure serait apparue entre 2017 et 2023, une fenêtre temporelle troublante puisqu’elle coïncide presque exactement avec la période d’aveuglement.
Le décagone n’est d’ailleurs pas une simple curiosité esthétique. En comparant les observations réalisées sur plusieurs années, les chercheurs ont constaté que le motif est devenu de plus en plus net depuis 2023, ce qui laisse penser qu’ils sont peut-être témoins d’un nouveau phénomène atmosphérique en train de se développer sur la planète géante. Contrairement à un vortex classique, rond et prévisible, cette figure à dix sommets trahit un comportement du jet-stream austral bien plus complexe qu’imaginé.
L’hexagone n’est peut-être plus si exceptionnel
La confirmation par Hubble a une conséquence directe sur la façon dont les planétologues perçoivent l’hexagone nord, longtemps considéré comme une bizarrerie unique dans le système solaire. Sánchez-Lavega résume la portée de la découverte sans détour : « Cette découverte suggère que l’hexagone [au pôle nord] n’est pas aussi extraordinaire qu’on le pensait auparavant. » Si Saturne peut générer deux motifs polygonaux stables à ses deux pôles, la mécanique atmosphérique à l’œuvre pourrait être bien plus commune chez les géantes gazeuses qu’on ne l’imaginait, de quoi relancer l’intérêt pour des observations similaires sur Jupiter, Uranus ou Neptune, qu’aucune sonde n’a jamais orbitées avec la précision de Cassini.
Reste une question sans réponse : pourquoi ce décagone est-il apparu justement maintenant, et pas plus tôt ? Les chercheurs avancent une piste, celle d’un anticyclone situé juste au nord de la structure qui pourrait interagir avec le jet-stream polaire, mais rien n’est tranché. Ce qui l’est en revanche, c’est le rôle qu’ont joué deux passionnés équipés de télescopes amateurs et d’une patience à toute épreuve : sans leurs clichés partagés sur une plateforme collaborative, cette anomalie serait peut-être restée invisible encore des années, noyée dans des archives que même les professionnels n’avaient pas pris le temps de réexaminer.
Sources : science.nasa.gov | sciencenews.org


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