Le 17 février 1943, quand les derniers bombardiers britanniques rentrent à leur base après cinq semaines de raids sur Lorient, le bilan est sans appel : la ville n’existe plus, mais les sous-marins allemands dorment toujours tranquillement sous leur toit de béton. Ce n’était pas un accident de la guerre. Les alentours des installations de Keroman sont massivement bombardés en 1943 par l’aviation qui, faute de pouvoir détruire la base, décide, afin d’empêcher son bon fonctionnement, d’anéantir la ville qui l’entoure. La vraie cible, depuis le premier jour, n’a jamais été Lorient. C’était Keroman, et ses 7 mètres de béton qui n’ont jamais cédé.

À retenir

  • Pourquoi les Alliés ont-ils décidé de raser une ville entière au lieu de sa véritable cible ?
  • Comment 7 mètres de béton armé ont-ils pu survivre à 60 000 bombes sans une fissure ?
  • Un ingénieur français a mené une double vie au cœur même de la machine de guerre nazie

Une base construite pour être invulnérable

Tout démarre à l’été 1940. La Kriegsmarine cherche des ports sur l’Atlantique pour ses U-Boote, et l’amiral Karl Dönitz jette son dévolu sur Lorient, dont l’arsenal est encore intact et la position jugée stratégique pour la bataille de l’Atlantique. Les premières installations s’avèrent vite fragiles face aux raids britanniques. Dönitz obtient alors gain de cause auprès d’Hitler : il faut couler du béton, et beaucoup.

Entre février 1941 et janvier 1943, 15 000 ouvriers construisent successivement trois vastes blocs bétonnés aux dimensions impressionnantes : 130 mètres de côté et 18,5 mètres de haut pour les blocs Keroman I et Keroman II, avec des toits de 3,5 mètres d’épaisseur. Le premier bunker, Keroman I, mesure 120 m de long pour 85 m de large, compte cinq alvéoles et une cale couverts, et il est achevé en septembre 1941 après sept mois de travaux. Sept mois pour ériger une structure capable d’avaler un sous-marin entier. Le chantier ne s’arrête pas là : pour supporter sa dalle d’une épaisseur de 7 mètres, Keroman II est fondé en grande partie sur des caissons avec pieux en acier, et les Allemands importent même du granit bleu de Norvège pour renforcer la couverture.

Le troisième bloc dépasse encore les précédents. Le troisième bloc, plus tardif, dépasse encore ces proportions : 170 mètres de long et 122 mètres de large, avec une épaisseur de toit de 7,5 mètres. Et cette dalle continue d’épaissir en pleine guerre : sa couverture sera renforcée jusqu’en juin 1944 ; ainsi il résistera à l’impact d’une bombe Tallboy de 5,4 tonnes, dont le cratère est toujours visible de nos jours. Une bombe conçue pour percer des ouvrages fortifiés, capable de raser un pâté de maisons, s’écrase sur Keroman III comme un galet sur un mur de château fort.

Un test grandeur nature, puis une ville sacrifiée

Les Alliés n’ont pas foncé tête baissée. Un raid américain est lancé sur la base le 12 octobre 1942 pour évaluer la résistance des bunkers : les dégâts infligés restent minimes. Le verdict tombe, glaçant pour l’état-major : impossible de percer ce béton avec l’arsenal disponible. Winston Churchill tranche alors dans une logique implacable. Churchill ordonne le 14 janvier 1943 de détruire les villes entourant ces bases, de manière à tarir leur approvisionnement. Puisqu’on ne peut pas tuer le sous-marin dans son terrier, on affame le terrier lui-même.

Lorient est désignée comme la cible prioritaire ; la ville est rasée par plus de 4 000 tonnes de bombes entre le 14 janvier et le 17 février 1943. Dans la ville où a été donné l’ordre d’évacuation le 3 février, 3 500 immeubles sont détruits ; on dénombre 230 morts. Au total, sur l’ensemble de la campagne, après plus de 30 raids aériens massifs, près de 95% des maisons de la ville avaient été touchées, mais aucun sous-marin n’a jamais été endommagé. Le rapport de force donne le vertige : environ 60 000 bombes sont lancées sur l’installation, dont 10 % n’explosent pas, sans jamais parvenir à entamer sérieusement les toitures.

Cette stratégie a tout de même produit un effet, indirect mais réel. La durée moyenne d’immobilisation des sous-marins entre deux missions à Keroman augmente de 30 % entre novembre 1942 et avril 1943, et le tonnage détruit par ceux-ci dans l’Atlantique baisse de 17 100 tonnes par U-Boot en janvier 1943 à 8 500 tonnes en mai 1943. Les bunkers tenaient, mais les canalisations d’eau, les groupes électrogènes annexes et les voies d’accès, eux, brûlaient. On ne détruit pas la coquille, on l’étouffe de l’extérieur.

Le sabotage de l’intérieur

Pendant que les bombes s’écrasaient en vain sur le béton, une autre bataille se jouait dans les entrailles du complexe. L’ingénieur français Jacques Stosskopf, chargé de superviser la construction des alvéoles pour le compte des Allemands, menait en réalité une double vie. Il transmet aux services britanniques des informations précises sur les mouvements des sous-marins allemands, glissant discrètement des dates de départ, des numéros de coque, des plannings de réparation. Arrêté en 1944, torturé, puis déporté à Natzweiler-Struthof, il y est exécuté peu avant la Libération. Son nom a depuis été donné à la base, rebaptisée en sa mémoire à la Libération.

Un géant de béton devenu encombrant, puis précieux

Après la reddition de la poche de Lorient le 10 mai 1945, la base est récupérée intacte par la Marine française. Pendant plus d’un demi-siècle, les sous-marins français y accostent à leur tour, jusqu’au départ du dernier bâtiment en 1997. Se pose alors une question incongrue : que faire d’un monstre de béton armé de 650 000 m³ que même les bombes les plus puissantes de la guerre n’ont pas réussi à entamer ? La réponse a fini par s’imposer d’elle-même : le démolir coûterait une fortune, alors autant le réinventer. Aujourd’hui, un des blocs se visite en musée, un ancien sous-marin y est amarré comme pièce d’exposition, et des entreprises nautiques occupent les alvéoles qui abritaient jadis les U-Boote. Un toit conçu pour encaisser des tonnes de TNT sert désormais, par endroits, de support à des panneaux solaires. Il aura fallu quatre-vingts ans pour transformer une forteresse de la terreur en curiosité touristique, sans jamais avoir eu besoin d’y toucher.