Le hameau des Landelles, à Erbray, en Loire-Atlantique, doit sa réputation à ses potiers depuis le XVIe siècle. C’est du moins ce que racontaient les archives jusqu’à cet été. Une fouille archéologique préventive menée en amont d’un projet de construction sur la commune a permis aux archéologues de l’Inrap de mettre au jour des traces d’habitats médiévaux et modernes ainsi que d’abondants restes de céramiques, documentant une activité potière remontant au XIIIe siècle et se poursuivant jusqu’au début du XIXe siècle. Trois cents ans de plus que ce que l’on croyait savoir. Un chantier de terrain qui rebat les cartes d’une tradition artisanale qu’on pensait pourtant bien connue.

Le terrain lui-même n’a rien d’exceptionnel : une parcelle d’un peu plus de mille mètres carrés, promise à la construction, comme tant d’autres avant elle en France chaque année. Le chantier a couvert 1 015 mètres carrés, du 15 octobre au 20 décembre 2021, la publication datant de fin août 2026. Cinq ans entre la pelle mécanique et le communiqué officiel. Ce délai, loin d’être anormal, illustre le temps long de l’archéologie préventive : fouiller vite pour ne pas retarder un chantier de construction, puis analyser lentement, tesson après tesson, pour en tirer du sens.

À retenir

  • Une fouille préventive révèle des traces d’activité potière remontant au XIIIe siècle, trois cents ans avant ce que les archives affirment
  • Les potiers recyclaient leurs propres pièces ratées pour construire les voûtes de leurs fours : une économie circulaire avant l’heure
  • Un mystérieux hiatus au XVe siècle marque une rupture et une reconstruction majeure du hameau sur ses propres déchets accumulés

Un site choisi pour son argile, pas pour son passé

Pourquoi les potiers se sont-ils installés précisément là ? La réponse tient dans le sol. Implanté dans une zone géologiquement favorable car riche en altérites argileuses, le village des Landelles s’est spécialisé très tôt dans la production potière. Rien de mystique dans ce choix, juste une logique économique vieille comme le monde : on s’installe là où la matière première est disponible. En dépit de quelques indices néolithiques ou protohistoriques, les archéologues ont surtout mis en évidence des vestiges d’un habitat du XIIIe-XIVe siècle associé à une activité potière.

Le mobilier retrouvé dépasse largement le simple tesson informe qu’on imagine spontanément. Le vaisselier se compose de pots, de pichets, d’une possible bouteille, d’une gourde ou tonnelet, de deux tirelires, de plats, de poêles, d’une probable lèchefrite, de mortiers, de coupes, d’une tasse, de deux vases réserve et d’un couvercle. Une vaisselle du quotidien, certes, mais d’une diversité qui trahit un savoir-faire déjà installé, capable de répondre à des usages multiples. Le mobilier céramique de cette période est relativement abondant, avec la prépondérance d’une pâte beige/rose tournée, assez grossière et comprenant des inclusions affleurantes de quartz de grande taille, caractéristiques de la production potière des Landelles à la période médiévale.

Des fours bâtis avec leurs propres ratés

L’un des détails les plus parlants de cette fouille concerne les fours eux-mêmes. Loin d’être de simples structures en terre, certains portent la trace d’une astuce de bricoleur qui a traversé les siècles. Parmi les tessons, les archéologues ont ramassé des fragments de parois de four qui portent des empreintes de pots, des vestiges qui « pourraient provenir d’une voûte de four constituée de pots assemblés ». Les potiers récupéraient leurs propres pots ratés, ceux qui sortaient gondolés ou fendus de la cuisson précédente, pour construire la voûte du four suivant. Une économie circulaire huit siècles avant l’heure, et sans doute la meilleure preuve que rien ne se perdait dans ces ateliers.

Cette logique de récupération se retrouve aussi dans la gestion des rebuts au sol. Les archéologues ont mis au jour des fossés de drainage, un fossé curviligne de fonction indéterminée, quelques trous de poteau, plusieurs fosses d’extraction d’argile ainsi que l’arase d’un pignon de bâtiment, qui suggère la présence d’un habitat. Un site vivant, où l’on creusait pour extraire l’argile, où l’on comblait ensuite les trous avec les déchets de production. La fouille raconte un cycle presque industriel, à l’échelle artisanale d’un hameau rural.

Le hiatus du XVe siècle, moment charnière

Entre les deux grandes périodes d’activité identifiées, un vide interpelle les chercheurs. La stratigraphie révèle un effondrement, puis une reprise, comme si le village avait connu un coup d’arrêt avant de repartir de plus belle. Le bâtiment médiéval s’écroule, le terrain redevient temporairement une zone d’extraction, puis de nouvelles constructions se relèvent sur un remblai composé des tessons accumulés au fil du temps. Un cycle de destruction et de reconstruction qui n’a rien d’unique dans l’histoire rurale française, mais qui prend ici une résonance particulière : ce sont littéralement les déchets d’une génération de potiers qui servent de fondation à la suivante.

Ce basculement coïncide avec la période où les archives commencent, elles, à mentionner le village. Cet habitat pourrait correspondre aux « vieilles maisons » ou « vieilles murailles » mentionnées dans les aveux, ces actes juridiques du XVIe siècle. au moment même où les textes prennent le relais pour raconter l’histoire des Landelles, le sol, lui, racontait déjà une histoire bien plus ancienne. Les documents d’archives ont leurs limites : ils ne parlent que de ce qui a été écrit, taxé, vendu ou hérité. La terre, elle, garde la mémoire de ce qui a été jeté.

Une reconnaissance sociale gravée dans la pierre

Au-delà de la datation, cette fouille éclaire aussi le statut des artisans qui vivaient là. La production potière devait procurer un certain statut aux habitants des Landelles, en témoignent les descriptions fournies par les aveux, mentionnant des maisons dotées de toitures d’ardoises. Un détail qui peut sembler anecdotique, mais qui ne l’est pas : dans les campagnes de l’Ouest, l’ardoise coûtait cher et signalait une certaine aisance, à une époque où le chaume dominait largement les toitures rurales. Ces potiers n’étaient donc pas de simples artisans de subsistance, mais une communauté qui avait su tirer profit, sur la durée, d’une ressource locale et d’un savoir-faire transmis.

Le hameau des Landelles a d’ailleurs continué d’exister bien après la fin de la production, comme en témoigne son patrimoine bâti. En 1692, un mariage y fut célébré dans une chapelle, ce village étant à l’époque presque exclusivement habité par des potiers qui dépendaient de la seigneurie de la Ferrière. La mémoire locale et les registres paroissiaux racontaient déjà une identité potière forte, mais bornée aux quatre derniers siècles. Il aura fallu une pelle mécanique, un permis de construire et cinq années d’analyses de laboratoire pour doubler cette durée. La prochaine fois qu’un projet immobilier tombe sur un simple champ dans un hameau tranquille, il vaut peut-être mieux attendre les conclusions des céramologues avant de couler le premier bloc de béton.