Un fossé creusé dans la terre, repéré pour la première fois en 1930 par un archéologue français, vient de livrer son secret : il s’agit du plus vieux système défensif jamais construit en Afrique du Nord, en dehors de l’Égypte. La découverte a été faite sur le site d’Oued Beht, dans la province de Khémisset, à une centaine de kilomètres à l’est de Rabat. Ce fossé et les premières phases du rempart de terre associées datent d’environ 3 500 à 4 000 ans, une antériorité qui bouscule tout ce que l’on croyait savoir sur les sociétés préhistoriques du Maghreb.
Pendant près d’un siècle, personne n’avait su quoi faire de ces vestiges.
- Le fossé d’Oued Beht au Maroc date de 3 500 à 4 000 ans, constituant le plus ancien système défensif d’Afrique du Nord hors vallée du Nil.
- Dix-sept datations au radiocarbone ont confirmé deux phases de construction successives séparées par 3 000 ans sur le même site.
- La construction de ce rempart et fossé suppose une société organisée et capable de mobiliser d’importantes ressources, contredisant l’image d’un Maghreb préhistorique dispersé.
Une énigme vieille de 90 ans enfin résolue
C’est l’archéologue français Armand Ruhlmann qui, dès les années 1930, avait exploré le premier cette crête, identifiant provisoirement d’imposants murs de pierre comme un éperon barré, un promontoire défendu par un rempart artificiel, sans jamais parvenir à dater ni à comprendre leur véritable nature. L’expression « éperon barré » désigne un dispositif fortifié qui profite d’un relief naturel, complété par des ouvrages construits sur le seul côté vulnérable. Ruhlmann avait alors décrit un ensemble de trois murs, le quatrième côté étant protégé par l’escarpement naturel du promontoire, y voyant un dispositif défensif de ce type.
Le mystère est resté entier durant des décennies. Le professeur Youssef Bokbot, qui avait étudié dès sa thèse de doctorat les haches polies en pierre extraites du site entre 1986 et 1991, avait suggéré d’attribuer cette fortification préhistorique aux âges des métaux, sans trancher entre âge du cuivre et âge du bronze. Il aura fallu attendre une troisième campagne de fouilles, menée par une équipe internationale, pour lever définitivement le doute.
Dix-sept datations au radiocarbone pour trancher
L’équipe, dirigée par l’archéologue marocain Youssef Bokbot, a mis au jour les plus anciens ouvrages défensifs de grande envergure jamais découverts en Afrique du Nord et au Sahara-Sahel, en dehors de la vallée du Nil, construits il y a plus de 3 500 ans. La découverte a été annoncée conjointement par l’Institut National des Sciences de l’Archéologie et du Patrimoine (INSAP) du Maroc, l’Université de Cambridge et le Consiglio Nazionale delle Ricerche (CNR) d’Italie.
La méthode scientifique employée force le respect. Dix-sept nouvelles datations au radiocarbone, combinées à une fouille détaillée d’une partie de l’imposante structure que l’équipe désigne sous le nom de « Mur B1 », ont permis de clarifier la séquence chronologique. Sous la maçonnerie visible, les fouilleurs ont mis au jour les vestiges d’une phase de construction antérieure, édifiée en partie en terre et en torchis, datée du début du deuxième millénaire avant notre ère.
Le site a connu plusieurs vies architecturales successives. L’imposant mur de pierre qui se dresse encore aujourd’hui sur la crête a été édifié par-dessus cet ouvrage de terre plus ancien à l’époque médiévale, lorsque l’ensemble du complexe fut largement reconstruit et renforcé entre le XIe et le XIIIe siècle de notre ère. Trois mille ans séparent donc les deux phases de construction, sur exactement le même emplacement.
Un chantier qui suppose une société organisée
Creuser un fossé et ériger un rempart ne s’improvise pas. La construction d’un système associant rempart et fossé nécessitait de la planification, de la coordination et la mobilisation d’une importante main-d’œuvre, témoignant de l’existence d’une communauté capable de mener des projets de construction complexes. Voilà qui contredit l’image d’un Maghreb préhistorique peuplé de groupes dispersés et peu structurés.
On ignore précisément contre quelles menaces ces structures semblables à des remparts avaient été érigées. Les chercheurs ne peuvent pas encore déterminer avec certitude sa fonction exacte : défense contre des attaques, contrôle des déplacements ou protection de ressources et de terres. Trois hypothèses, aucune certitude. C’est souvent ainsi que fonctionne l’archéologie : on exhume les murs avant de comprendre pourquoi ils ont été bâtis.
Oued Beht n’est pas un site isolé, loin de là. Les recherches précédentes menées par le projet archéologique d’Oued Beht avaient déjà mis au jour ce qui constitue probablement le plus ancien et le plus vaste complexe agricole jamais découvert en Afrique en dehors de la vallée du Nil, daté d’environ 5 400 à 4 900 ans. Les vestiges s’étendent sur près de 9 à 10 hectares, faisant du site le plus vaste complexe agricole connu en Afrique au-delà de la vallée du Nil pour cette période.
Le Maghreb relié à l’Espagne préhistorique
Cette fortification ne raconte pas qu’une histoire locale. Les chercheurs soulignent des similitudes avec certaines évolutions contemporaines observées dans la péninsule Ibérique, suggérant que le nord-ouest de l’Afrique participait aux dynamiques d’échanges et d’interactions de la Méditerranée occidentale préhistorique. À peine 15 kilomètres séparent le Maroc de l’Espagne au détroit de Gibraltar, un couloir qui a manifestement circulé dans les deux sens dès l’âge du bronze.
Les résultats ont été publiés dans une revue spécialisée reconnue. La découverte, publiée dans la revue Libyan Studies, repose sur dix-sept datations au radiocarbone qui ont permis de retracer la séquence d’occupation d’un paysage habité pendant cinq millénaires. Cinq mille ans d’occupation continue sur une même crête marocaine, c’est un temps de continuité comparable à celui des grands sites égyptiens auxquels on compare désormais Oued Beht.
Le site a d’ailleurs commencé à sortir de l’ombre médiatique. Il a reçu trois grands prix internationaux en 2024 et 2025, et l’équipe a été sollicitée par la FAO pour présenter ses découvertes dans son musée à Rome. Reste une question que Youssef Bokbot lui-même pose sans détour dans la presse marocaine : pourquoi un site d’une telle portée scientifique peine-t-il encore à obtenir un plan de valorisation touristique digne de ce nom sur son propre sol ?
Sources : amadalamazigh.press.ma | theconversation.com


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