Six cents ans, personne n’a reposé une pierre sur la colline de Montbellant, à Tonnerre. Pas un mur, pas une fondation, pas même une cabane de jardin. Il a fallu qu’un habitant dépose un permis de construire pour une maison individuelle, et que l’Inrap intervienne en préalable aux travaux, pour comprendre enfin ce vide de six siècles : la colline abritait autrefois la ville haute fortifiée et le château comtal de Tonnerre, entièrement rasés par les troupes bourguignonnes en octobre 1414.
- La colline de Montbellant abritait un oppidum gaulois devenu château comtal aux XIe-XIIe siècles
- En octobre 1414, les troupes de Jean Sans Peur ont entièrement détruit la ville haute et le château
- Six siècles plus tard, les fouilles archéologiques révèlent deux mètres de stratification documentant cette destruction
Un oppidum gaulois devenu forteresse comtale
La ville antique de Tornodorum était située à un carrefour de voies, à l’extrémité ouest du territoire lingon, et l’occupation laténienne puis antique est avérée sur cette colline qui présente toutes les caractéristiques d’un oppidum : une position dominante et un système défensif. Les Gaulois n’avaient pas choisi ce promontoire par hasard. Un carrefour stratégique, donc, choisi par les Gaulois pour sa vue et sa position de contrôle, bien avant que les comtes de Tonnerre n’y installent leur pouvoir.
L’occupation ne s’est jamais vraiment interrompue. Ce site semble à nouveau occupé aux XIe-XIIe siècles. Le château comtal est édifié et il se développe sur le sommet de la colline de Montbelland à partir du XIe siècle. Autour de la forteresse, une véritable ville haute s’est structurée, avec ses fortifications propres, distincte de la ville basse qui s’étendait au bord de l’Armançon.
La nuit où tout a brûlé
L’histoire bascule au début du XVe siècle. Le contexte est celui d’un conflit féodal qui tourne à la vengeance. En prélude de la seconde phase de la guerre de Cent Ans, le comte de Tonnerre enlève une fille d’honneur de la duchesse de Bourgogne. Jean Sans Peur saute sur ce prétexte pour mener une guerre à outrance contre le comte de Tonnerre. Le rapport de force est déséquilibré dès le départ.
Malgré la disproportion des forces, le comte de Tonnerre parvient à retarder l’échéance de sa ruine, mais ce combat désespéré a un prix : le Tonnerrois est ravagé. La sanction finale tombe quelques années plus tard, sans appel. En octobre 1414, la ville haute fortifiée et le château comtal situés sur la colline de Montbellant sont détruits par les troupes bourguignonnes.
Après ce sac, plus rien. La ville basse a survécu, s’est développée le long de la rue de la Tonnellerie et autour de l’église Notre-Dame. Mais la colline, elle, a été désertée pour de bon.
Ce que le sol a gardé en mémoire
C’est là qu’intervient le permis de construire. Depuis mars 2024, l’Inrap, sur prescription de l’Etat (DRAC Bourgogne – Franche-Comté) fouille sur les hauteurs de la ville de Tonnerre, en amont de la construction d’une maison individuelle, sur une superficie d’environ 1500 m². Un simple projet immobilier a ainsi permis de rouvrir un dossier vieux de plus de deux millénaires.
Le diagnostic archéologique, réalisé en préalable à l’opération de fouille, a révélé une occupation stratifiée et dense depuis la fin de la période gauloise jusqu’au XVe siècle, époque durant laquelle la ville haute de Tonnerre est détruite puis abandonnée. Sous les pelles des archéologues, chaque couche de terre raconte un siècle différent.
La stratification atteint des proportions rares pour un site de cette taille. L’épaisse stratification du site, dépassant 2 m sur certaines parties du terrain, implique la réalisation de plusieurs décapages successifs avant d’atteindre les niveaux de calcaires naturels. Le premier décapage a permis de mettre au jour les occupations les plus récentes datées de la fin du Moyen Âge, marquant également l’abandon de l’habitat au sommet de la colline de Montbellant. Deux mètres de sédiments pour arriver au calcaire, c’est l’équivalent d’une bibliothèque entière de sept siècles empilée sous un jardin.
Un détail intrigue particulièrement les chercheurs : un trou dans le récit, entre l’Antiquité tardive et le second Moyen Âge. Les fouilles de la parcelle (2025) font observer le peu d’artefacts pour la période « entre l’époque mérovingienne et le second Moyen Age ». La parcelle étudiée « semble abandonnée » au cours des siècles avant une nouvelle occupation aux Xe – XIe siècles. Une première désertion, donc, bien avant celle de 1414, suivie d’une renaissance médiévale qui allait elle aussi finir dans les flammes bourguignonnes.
Une seconde fouille, cinquante mètres plus loin
Le hasard urbanistique a voulu qu’un deuxième chantier de construction surgisse tout près du premier. À l’occasion de la construction d’une maison individuelle au sommet de la colline de Montbellant, à Tonnerre, l’Inrap fouille une parcelle d’environ 750 m2 à moins d’une cinquantaine de mètres d’une fouille (2024) qui a livré des données significatives sur l’évolution de la ville primitive de Tonnerre depuis la période gauloise jusqu’au XVe siècle. Deux permis de construire, deux fouilles, et une même conclusion qui se confirme parcelle après parcelle.
Ce nouveau chantier n’est pas resté confidentiel. Ce chantier ouvre exceptionnellement ses portes au public ce jeudi 3 septembre 2026. Les habitants de Tonnerre ont ainsi pu marcher sur les vestiges de leur propre passé, à quelques dizaines de mètres de leurs maisons actuelles, en écoutant les archéologues expliquer pourquoi personne n’avait osé rebâtir ici depuis six siècles.
Le site n’est pas un cas isolé dans les Yonnais du Moyen Âge tardif : d’autres villes hautes de la région ont connu le même sort après les guerres de la fin du XIVe et du début du XVe siècle. Mais rares sont les endroits où un simple projet de maison individuelle permet de dater, mètre carré par mètre carré, l’exacte cicatrice laissée par un sac médiéval vieux de six cents ans.
Sources : waaaouh.com | inrap.fr


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