Un fossé, un talus de terre, un mur. Il y a 3 500 à 4 000 ans, quelqu’un a barré une crête à Oued Beht, dans la province de Khémisset, au nord-ouest du Maroc. Les archéologues y voient la plus ancienne structure défensive connue d’Afrique du Nord au-delà de la vallée du Nil. Contre qui elle fut dressée, personne ne le sait, et les chercheurs ne affirment même pas qu’il s’agissait d’abord de se défendre.

Aucun assaillant n’a laissé la moindre trace.

À retenir
  • Un fossé, un talus et un mur construits entre 3 500 et 4 000 ans barrent une crête de l’Oued Beht au Maroc
  • Aucune trace d’assaillants n’a été découverte, rendant la véritable fonction de cette structure incertaine
  • La construction a exigé une planification, de la coordination et une main-d’œuvre importante, révélant une société organisée du Bronze ancien

Une crête barrée entre fleuve et ravin

Les fouilles ont confirmé un fossé, un rempart et un mur construits en plusieurs étapes, dans une partie étroite de la crête, entre le fleuve et un ravin. Ce dispositif isolait et protégeait l’extrémité sud du promontoire. Ses bâtisseurs ont tiré parti de la forme naturelle de la crête pour faciliter la défense.

Des murs et des terrassements étaient connus sur place depuis les années 1930, quand l’archéologue français Armand Ruhlmann y avait vu un éperon barré, un site protégé par une barrière sur son seul accès facile. Faute de datation, l’âge réel de ces vestiges restait en suspens depuis presque un siècle.

Le mur de pierre visible en surface cachait en réalité un large fossé et un talus de terre. Sous ce mur de pierre, bien plus tardif, l’équipe a repéré les fondations d’une muraille en torchis, peut-être aussi en pierre, ainsi qu’un talus édifié en plusieurs phases. Dix-sept datations au radiocarbone, réalisées sur des graines et du charbon, situent l’ensemble entre 3 500 et 4 000 ans. Les villages fortifiés d’El Argar, dans le sud de l’Espagne, appartiennent à la même période.

Défensif, vraiment ?

Les chercheurs jugent que ces structures ont pu former un système défensif, mais leur fonction exacte reste incertaine. Ils estiment que l’avancée tient à la séquence de construction mur, talus et fossé, quelle que soit la fonction qu’on lui prête. Le relief suggère une seule chose avec netteté : le dispositif contrôlait l’accès à la partie méridionale du site.

Le chantier, lui, était loin d’être modeste.

Associer un rempart et un fossé exigeait de la planification, de la coordination et une importante main-d’œuvre. Une telle entreprise suppose une communauté capable de mener un projet collectif sur la durée. Combinée à d’autres découvertes dans le nord du Maroc, elle pourrait aider à définir un « âge du Bronze du Maghreb nord-occidental », contemporain de celui de la péninsule ibérique. L’image d’un Maghreb tenu à l’écart des mouvements de la Méditerranée occidentale en sort affaiblie.

Cinq millénaires sur la même colline

Le fossé n’est pas la première histoire du lieu. Oued Beht avait déjà fait parler de lui avec un grand établissement agricole daté d’environ 3400 à 2900 avant notre ère. Les fouilles y ont révélé une concentration d’activités humaines sur au moins dix hectares, soit une bonne dizaine de terrains de football. Une communauté d’agriculteurs y cultivait notamment de l’orge et du blé, sous l’impulsion d’un projet que Youssef Bokbot dirige depuis 2005.

Puis la crête a servi une troisième fois.

Entre le XIe et le XIIIe siècle, des habitants ont rebâti le même ouvrage probablement défensif, installé un hameau ou une ferme sur une colline voisine et aménagé un cimetière entre les deux zones. C’est ce mur médiéval, plus facile à repérer, qui a longtemps masqué les vestiges préhistoriques.

Youssef Bokbot plaide pour la création d’un parc archéologique et écologique à Oued Beht. Le fossé garde par ailleurs une part de son secret : ses couches les plus profondes n’ont peut-être pas encore été atteintes, et les prochaines campagnes y trouveront peut-être de quoi identifier ceux qui l’ont creusé.