Plus de 40 000 pièces romaines, réparties dans trois amphores, sont restées enfouies environ 1 800 ans à Senon, en Meuse. Les archéologues n’y voient pas un trésor planqué dans la panique. Ils y lisent plutôt l’équivalent antique d’un compte courant, ce qui change tout à la lecture du site.
Le point de départ est banal : un particulier voulait agrandir sa maison.
Senon est un petit village situé à une vingtaine de kilomètres de Verdun. Une fouille préventive de l’Inrap, menée sur prescription de l’État (Drac Grand Est), y a exploré une parcelle de 1 500 m². L’institut a révélé les résultats le 26 novembre 2025. Le propriétaire n’a pas touché un centime de cette manne : le trésor revient à l’État, et les vestiges sont remblayés pour qu’il retrouve la jouissance de son terrain.
- Plus de 40 000 pièces romaines ont été découvertes dans trois amphores à Senon (Meuse).
- Les dépôts datent des années 280 à 310 après J.-C. et se trouvaient dans trois maisons distinctes.
- Les chercheurs y voient une épargne domestique gérée activement, et non une cachette d’urgence.
Un quartier aisé de la cité des Médiomatriques
Le secteur fouillé correspond au centre urbain de l’ancienne Senon, l’une des principales villes des Médiomatriques, peuple gaulois dont le chef-lieu était Metz. Les archéologues ont suivi l’occupation depuis ses origines gauloises jusqu’à son abandon durant l’Antiquité tardive. Les premières traces sont modestes : fosses, fossés et trous de poteaux signalent des constructions en matériaux périssables.
À l’époque romaine, habitations et voirie sont reconstruites en pierre, de part et d’autre de deux rues empierrées. Les pièces de séjour reçoivent souvent des sols en béton de chaux ou un chauffage par le sol. Le quartier jouxte l’esplanade publique, avec ses temples, ses thermes et son théâtre.
Le calcaire local a fait la fortune du site, avec une dizaine de carrières attestées. La ville n’était d’ailleurs pas seule : deux agglomérations se faisaient face à moins de 2 km d’écart, aujourd’hui les villages de Senon et d’Amel-sur-l’Etang, d’où le nom d’agglomération de Senon-Amel. Aujourd’hui, presque tout est recouvert de champs.
Un incendie généralisé interrompt l’occupation de l’îlot au tout début du IVe siècle.
Trois récipients, trois maisons, quelques dizaines de mètres
Chaque ensemble était contenu dans une cruche ou une amphore enterrée dans une pièce d’habitation, le goulot affleurant le niveau de circulation. Le premier dépôt a été repéré lors d’un suivi de travaux préalable à la fouille, les deux autres ont émergé pendant l’opération. Les trois sont séparés de quelques dizaines de mètres et datés entre 280 et 310 après J.-C. Une telle proximité, dans l’espace comme dans le temps, intrigue les chercheurs.
« On dépasserait les 40.000 pièces », estime Vincent Geneviève, numismate pour l’Inrap. Compter ces monnaies à raison d’une par seconde prendrait plus de onze heures. Il s’agit de pièces de monnaie en bronze, donc de faible valeur unitaire, ce qui explique en partie le volume.
Les trois dépôts ne sont pas équivalents. Selon un compte rendu, une troisième amphore ne contenait que trois pièces, un déséquilibre encore inexpliqué. Le mot « trésor » lui-même agace : les archéologues n’aiment pas ce terme, qui évoque un butin plutôt qu’un document.
Une épargne domestique plutôt qu’une cachette d’urgence
Ces monnaies datent du dernier quart du IIIe siècle et de la première décennie du IVe, une période de fortes turbulences économiques dans l’Empire. On pourrait y voir un enfouissement de crise, le réflexe de qui cache son bien avant de fuir. Les chercheurs privilégient pourtant l’hypothèse d’une épargne domestique gérée activement. Des goulots affleurant le sol, dans des pièces d’habitation, ressemblent moins à une cachette définitive qu’à un bas de laine accessible, où l’on dépose et d’où l’on peut retirer.
Un autre indice pourrait peser dans le débat. Une fortification militaire voisine, datée de la même période, pourrait être liée à ces réserves monétaires. Cette fortification tardo-antique du Bourge avait déjà fait l’objet de fouilles en 1917 et en 1970. Le lien reste une hypothèse.
Les dépôts monétaires n’ont rien d’une rareté dans la région : plus d’une trentaine ont été signalés dans la Meuse depuis le XVIIIe siècle. L’exceptionnel tient au contexte : on sait dans quel type d’habitation et à quel emplacement chacun se trouvait. Une pièce sortie de terre seule raconte peu de choses, alors que trois lots, replacés dans leurs maisons, permettent de comparer les fortunes d’un même quartier.
Le travail ne fait que commencer, entre nettoyage, identification et classement des monnaies. Selon l’Inrap, ces ensembles rares en contexte préservé doivent éclairer les pratiques économiques et les rythmes d’occupation d’un quartier situé en marge de la fortification antique. Reste une question que France Bleu pose sans y répondre : à qui appartenaient ces amphores, et pourquoi ont-elles été disposées ainsi ?
Sources : francebleu.fr | le-bouillon-larochelle.fr


Laisser un commentaire