Précisons-le d’emblée : ce que nous allons raconter n’est pas une légende urbaine ni une exagération destinée à provoquer. Pendant près d’un siècle, on trouvait bel et bien, dans les officines les plus respectables, des cigarettes vendues comme remède contre l’asthme. À nos yeux d’aujourd’hui, l’idée frôle l’absurde : soigner une maladie respiratoire en enfumant volontairement ses poumons ? Pourtant, derrière cette pratique déconcertante se cachait une logique pharmacologique tout à fait sérieuse, et même une certaine efficacité. Des célèbres « Cigares de Joy » aux campagnes publicitaires brandissant l’aval des médecins, plongeons dans une histoire oubliée où fumer relevait littéralement de l’ordonnance, et où la science elle-même s’est parfois laissé prendre au jeu.
Quand la fumée soignait vraiment : le secret chimique du Datura
Pour comprendre ce paradoxe, il faut d’abord oublier notre réflexe moderne qui associe toute fumée à un danger. Tout repose sur une plante au nom presque poétique : le Datura stramonium, cousine botanique de la pomme de terre et de la tomate, appartenant à la grande famille des solanacées. Cette plante, ainsi que sa proche parente le Datura tatula, renferme des alcaloïdes anticholinergiques, des molécules capables d’agir directement sur les muscles qui tapissent les bronches.
Or, une crise d’asthme n’est rien d’autre qu’un resserrement brutal de ces voies respiratoires. En inhalant la fumée de Datura, le malade envoyait ses principes actifs au plus près du problème, provoquant une dilatation des bronches et donc un soulagement bien réel. La cigarette n’était finalement qu’un moyen ingénieux d’acheminer un médicament vers les poumons, à une époque où l’inhalateur moderne n’existait pas encore. Certes, le Datura est aussi une plante hallucinogène, mais à doses maîtrisées, ces cigarettes apportaient probablement un réel apaisement aux personnes en pleine détresse respiratoire.
Les « Cigares de Joy », vedettes des officines pendant près d’un siècle
L’usage de fumer du Datura n’avait rien d’une invention occidentale. Vers 1800, les colonisateurs britanniques établis en Inde découvrirent que la population locale fumait déjà du Datura ferox, parfois mélangé au tabac, pour calmer les difficultés respiratoires. Cette recette voyagea jusqu’en Europe, où elle troqua bientôt la pipe rustique contre une forme bien plus élégante et commerciale.
C’est ainsi qu’apparurent les fameux Cigares de Joy, fabriqués à Londres par la maison Wilcox & Co. Leur réclame ne manquait pas d’aplomb : ils promettaient un soulagement immédiat de l’asthme, de la respiration sifflante, de la toux hivernale et même du rhume des foins, avec une guérison permanente pour peu que l’on persévère. Mieux encore, la publicité assurait qu’ils pouvaient être fumés sans le moindre danger par les femmes et les enfants. En France, les laboratoires Escouflaire connurent un succès comparable pendant près d’un siècle, avec leurs poudres et cigarettes antiasthmatiques élaborées à partir de ces mêmes solanacées. Le produit s’installa durablement dans le paysage pharmaceutique, porté par une efficacité que les patients ressentaient dans leur propre chair.
« More doctors smoke Camels » : quand la blouse blanche vendait la cigarette
Là où l’histoire devient troublante, c’est lorsque la caution médicale entre en scène. Les Cigares de Joy jouissaient d’une réelle popularité auprès du corps soignant et se voyaient recommandés dans des publications de référence de l’époque. Un journal médical britannique alla même jusqu’à qualifier ces cigarettes d’agents fort utiles pour inhaler la fumée de stramoine. Autrement dit, ce n’étaient pas des charlatans qui vantaient ces produits, mais bien l’establishment scientifique.
Cette confusion entre remède et poison atteignit son apogée avec les campagnes publicitaires américaines de l’après-guerre, dont le slogan resté célèbre : « More doctors smoke Camels », soit « Plus de médecins fument des Camel ». La blouse blanche, symbole ultime de confiance, servait désormais à vendre le tabac ordinaire. Le glissement était vertigineux : d’un principe actif végétal réellement efficace, on était passé à l’idée que fumer, tout court, portait un vernis de respectabilité médicale.
Ce que cette histoire oubliée nous apprend sur la confiance médicale
Ce chapitre méconnu de l’histoire de la médecine n’est pas qu’une curiosité amusante. Il nous rappelle qu’un remède peut être partiellement fondé tout en devenant profondément trompeur. Oui, la fumée de Datura dilatait vraiment les bronches ; mais l’idée que « fumer soigne » a servi de tremplin, par glissements successifs, à la normalisation d’un produit dont on connaît aujourd’hui les ravages.
Les échos de cette confusion persistent d’ailleurs. Un cas clinique récent décrit un homme de la cinquantaine dont l’usage prolongé de cigarettes de Datura et de cannabis avait masqué la progression de graves lésions pulmonaires liées au tabac. La vieille recette, en somme, continue de brouiller les pistes.
En revisitant l’histoire des Cigares de Joy, on mesure à quel point la frontière entre médicament et danger peut être ténue, et combien la caution d’une autorité — fût-elle scientifique — mérite toujours d’être questionnée. À l’heure où nous accordons notre confiance à mille produits estampillés « validés », cette leçon du passé n’invite-t-elle pas à garder un esprit toujours un peu critique ?
