En 1859, un colon britannique nommé Thomas Austin relâche 24 lapins dans son domaine du Victoria pour assouvir sa passion de la chasse. Il ignore alors qu’il vient de déclencher l’une des pires invasions biologiques de l’histoire. Plus récemment, une analyse ADN révèle enfin la vérité : ces quelques animaux sont à l’origine des centaines de millions de lapins qui ravagent aujourd’hui l’Australie. Récit d’une catastrophe écologique.
Il y a des gestes anodins qui, avec le recul, prennent des allures de bombe à retardement. Lâcher quelques lapins dans un parc privé pour organiser de belles parties de chasse en fait partie. Ce qui ressemblait à un divertissement de gentleman fortuné s’est mué en un désastre écologique tentaculaire, dont l’Australie paie encore le prix. Et le plus fascinant, c’est que la science a fini par remonter le fil génétique de cette invasion pour désigner précisément les coupables. Plongée dans une histoire où quelques mammifères à grandes oreilles ont mis un continent entier à genoux.
Un gentleman, un fusil et 24 lapins : le geste qui a tout changé
Thomas Austin était un colon anglais fortuné, né en 1815 à Baltonsborough, dans le Somerset. Installé à Barwon Park, son domaine situé près de Geelong, dans l’État de Victoria, il nourrissait une passion tenace pour la chasse. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’il ait souhaité recréer sur ses terres australiennes une ambiance familière de campagne anglaise, avec du gibier à volonté. C’est ainsi qu’un membre de sa famille, William Austin, expédia depuis les terres familiales du Somerset une cargaison de lapins sauvages et domestiques à bord d’un navire baptisé le Lightning.
Le jour de Noël 1859, 24 lapins débarquèrent à Melbourne avant d’être acheminés vers Barwon Park. Austin voulait simplement s’offrir de quoi tirer quelques coups de fusil entre amis. Il recevait d’ailleurs du beau monde sur ses terres, jusqu’à des chasseurs de la famille royale britannique, comme le prince Alfred, fils de la reine Victoria. Ce qu’il ne pouvait pas imaginer, c’est que ces petites boules de poils allaient bientôt échapper à tout contrôle.
Comment 24 animaux ont conquis un continent entier
La suite tient du scénario catastrophe. En trois ans seulement, les 24 lapins d’Austin se sont multipliés pour atteindre plusieurs milliers d’individus. Dès 1865, le colon se vantait auprès de la presse locale d’avoir abattu environ 20 000 lapins sur sa seule propriété. Autant dire que la colonie de gibier rêvée s’était transformée en marée grouillante et incontrôlable.
Mais le plus impressionnant reste l’ampleur géographique du phénomène. En un demi-siècle, les lapins ont progressé à un rythme d’environ 100 kilomètres par an, colonisant l’intégralité du continent australien. C’est tout simplement le taux de colonisation le plus rapide jamais enregistré pour un mammifère introduit. Imaginez une vague vivante qui déferle sur les plaines, dévorant la végétation, creusant des terriers, épuisant les sols. Un raz-de-marée à quatre pattes que rien ne semblait pouvoir stopper.
La preuve dans les gènes : ce que l’ADN a fait avouer
Voici le point le plus troublant de cette affaire. Les lapins n’étaient pas des nouveaux venus en Australie. Cinq animaux domestiques avaient déjà été amenés à Sydney dès 1788, et au moins 90 importations avaient suivi avant 1859. Pourtant, aucune de ces introductions n’avait déclenché la moindre invasion. Alors, pourquoi les lapins d’Austin ont-ils fait basculer les choses ?
La réponse est venue de la génétique. Une vaste analyse ADN a permis de séquencer le patrimoine héréditaire de 187 lapins capturés sur une longue période, provenant notamment d’Australie, de Tasmanie, de Nouvelle-Zélande, mais aussi de France et de Grande-Bretagne. Près de 2 millions de variants génétiques ont été passés au crible. Le verdict est sans appel : un seul lot de lapins anglais sauvages, mieux adaptés au climat aride, a déclenché l’invasion. Et la signature génétique le confirme, car la diversité des gènes diminuait à mesure que l’on s’éloignait de Barwon Park. Autrement dit, tous les fils mènent au domaine de Thomas Austin.
Un fléau irréversible : les leçons d’une invasion incontrôlable
Ce que révèle cette histoire, c’est la puissance dévastatrice d’un facteur souvent sous-estimé : l’adaptation. Les lapins domestiques précédents étaient trop fragiles pour survivre dans l’immensité aride australienne. Les cousins sauvages d’Austin, eux, possédaient les bons atouts biologiques pour prospérer. Une poignée d’individus adaptés a suffi à embraser tout un continent.
Aujourd’hui, l’Australie continue de lutter contre ces populations qui se comptent en centaines de millions. Clôtures géantes, contrôles biologiques, campagnes d’éradication : rien n’a permis de tourner définitivement la page. Le mal est fait, et il semble bel et bien irréversible. Une leçon d’humilité qui rappelle à quel point les écosystèmes sont fragiles face aux interventions humaines.
En lâchant 24 lapins pour s’offrir quelques parties de chasse, Thomas Austin ne se doutait pas qu’il signait l’un des plus grands bouleversements écologiques de l’histoire. Son geste anodin résonne comme un avertissement toujours d’actualité : dans la nature, une petite cause peut engendrer des conséquences démesurées. À l’heure où l’homme continue de déplacer espèces et écosystèmes aux quatre coins du globe, ne devrions-nous pas nous demander quels seront les lapins de demain ?
