Une sphère de 60 centimètres de diamètre, sans électronique, sans capteur, sans la moindre pièce mobile : c’est pourtant l’un des objets les plus ingénieux jamais envoyés en orbite par la NASA. Le 4 mai 1976, une fusée Delta décolle de la base de Vandenberg, en Californie, avec à son bord ce curieux caillou métallique. Cette sphère métallique de 60 centimètres de diamètre est sans électronique, sans capteur, sans source d’énergie. à l’intérieur, deux plaques identiques en acier inoxydable, gravées par Carl Sagan lui-même. Leur message ne pourra être compris que dans environ 8,4 millions d’années, au moment précis où l’engin est censé retomber sur Terre.
À retenir
- Une sphère lancée en 1976 contient un secret caché qui ne sera révélé que dans 8,4 millions d’années
- Carl Sagan a conçu des cartes montrant les continents du passé, du présent et du futur lointain
- Le message utilise uniquement des symboles et des mathématiques pour être compris par toute civilisation
Un satellite qui ne fait presque rien, et c’est tout son génie
Le nom du satellite, LAGEOS, cache une fonction d’une simplicité déconcertante. C’est une masse solide de laiton et d’aluminium hérissée de 426 réflecteurs, dont le nom signifie Laser Geodynamic Satellite. Sa mission ? Servir de cible : des stations au sol tirent des impulsions laser vers lui et chronomètrent le temps de retour de la lumière, ce qui permet de mesurer sur des décennies le mouvement lent des plaques tectoniques, l’oscillation de la rotation de la Terre et de petits déplacements de son centre de masse. Pas de calcul embarqué, pas de transmission radio, rien. LAGEOS-1 n’a besoin d’aucun instrument, puisque les instruments sont au sol : le satellite n’a qu’à rester là et réfléchir.
Cette passivité totale, presque insolente, est justement ce qui garantit sa longévité hors norme. C’est justement cette passivité qui explique sa durée de vie : un satellite bardé d’électronique tombe en panne quand son électronique tombe en panne. Rien à casser, donc rien qui ne casse. Une sphère métallique polie, placée dans une orbite terrestre moyenne stable à environ 5 900 kilomètres d’altitude, n’a presque rien qui puisse mal tourner, ce qui a permis aux ingénieurs de la NASA d’estimer dès le lancement une durée de vie orbitale hors norme. Résultat : une estimation qui donne le vertige. L’estimation initiale était que LAGEOS-1 pourrait rester en orbite pendant environ 8,4 millions d’années avant que le frottement atmosphérique ne le fasse finalement retomber.
Pour donner une échelle à ce chiffre : 8,4 millions d’années, c’est environ 35 fois le temps qui nous sépare de l’apparition des premiers hommes modernes. C’est aussi, à peu près, l’équivalent de trois fois la durée écoulée depuis l’extinction des derniers mammouths, répétée mille fois. Bref, une temporalité qui dépasse largement l’échelle humaine et qui se rapproche plutôt de celle de la géologie.
Le message que Carl Sagan a glissé dans le métal
Sachant que l’objet survivrait à sa mission, à ses créateurs, et probablement à l’espèce humaine sous sa forme actuelle, la NASA a voulu y laisser une trace. Parce que le satellite allait durer plus longtemps que sa mission et que la plupart des changements géologiques enregistrés, la NASA a choisi d’y mettre un message, en se tournant vers Carl Sagan pour concevoir une plaque. L’astrophysicien travaillait alors sur un projet bien plus connu du grand public : le Disque d’or de Voyager. Ce qu’il a produit, à la même période, est une petite plaque en acier inoxydable, d’environ 10 par 18 centimètres.
Deux exemplaires identiques ont été glissés au cœur de la sphère. Selon la description qu’en donne la NASA, deux copies identiques ont été placées à l’intérieur du satellite, et pour en atteindre une, il faudrait casser la sphère. Pas de texte, pas de mots : le message est entièrement pictural et mathématique, pensé pour être compris par n’importe quelle civilisation, humaine ou non, capable de raisonner en chiffres. La plaque comporte les nombres de 1 à 10 en binaire, ainsi qu’un diagramme montrant la Terre en orbite autour du Soleil, avec un nombre binaire indiquant qu’une révolution équivaut à une année.
Trois cartes, une horloge planétaire
C’est ici que la gravure devient fascinante. Trois cartes du monde couvrent l’essentiel de la plaque, et chacune raconte un moment différent de l’histoire de la Terre. La première montre les continents il y a environ 268 millions d’années, réunis dans l’unique masse continentale de la Pangée ; la carte du milieu montre les continents tels qu’ils étaient au lancement, en 1976 ; la troisième montre la disposition prévue des continents dans environ 8,4 millions d’années. La NASA elle-même prévient : ces cartes n’étaient pas censées être des reconstructions exactes, mais une façon spectaculaire de montrer la dérive des continents à travers le temps profond.
La dérive continentale progresse à une vitesse dérisoire, quelques centimètres par an, mais l’accumulation sur des millions d’années finit par redessiner la planète. La carte du bas montre les continents de la Terre tels qu’ils apparaîtront dans 8,4 millions d’années, avec l’Afrique de l’Est se détachant de son continent d’origine et la Basse-Californie remontant près de l’Alaska. D’autres descriptions évoquent également la Californie se détachant progressivement pour glisser dans le Pacifique. Ce que Sagan a en réalité gravé, c’est une horloge géologique : en comparant la position des continents au moment de la découverte avec les trois cartes, un futur découvreur, humain ou extraterrestre, pourrait situer avec précision l’époque à laquelle il se trouve.
Le troisième repère temporel n’a rien d’un hasard esthétique. Cette dernière date n’est pas arbitraire : elle correspond, très approximativement, à la rentrée atmosphérique estimée du satellite, la carte du futur étant datée autour du moment où l’engin est censé retomber, comme si le message et l’objet étaient programmés pour arriver ensemble. la plaque n’a pas été conçue pour être lue avant que l’objet ne soit récupéré : elle est calée sur la fin de vie même du satellite.
Un caillou spatial toujours en service, cinquante ans plus tard
Depuis son lancement, LAGEOS-1 n’a rien perdu de son utilité scientifique. Il existe deux satellites LAGEOS, LAGEOS-1 lancé en 1976 et LAGEOS-2 lancé en 1992, et les deux sont toujours suivis en routine par le réseau international de télémétrie laser. Cinquante ans après son lancement, la sphère continue donc de renvoyer patiemment des impulsions laser vers les stations terrestres, contribuant toujours à affiner nos modèles de tectonique des plaques et de rotation terrestre. LAGEOS-2 embarque d’ailleurs une plaque quasiment identique, comme une deuxième bouteille jetée dans le même océan de temps.
Ce qui rend l’histoire de LAGEOS-1 particulièrement frappante, c’est le contraste entre la modestie de l’objet et l’ampleur de son pari temporel. Aucun ingénieur du programme, aucun membre de l’équipe de Sagan, ne verra jamais le résultat de leur travail. Ils ont conçu un message avec la certitude qu’aucun humain vivant aujourd’hui, ni leurs descendants sur des centaines de générations, n’en connaîtra le dénouement. Une façon assez radicale de nous rappeler qu’à l’échelle géologique, notre présence sur cette planète tient encore de l’anecdote.
Source : sciencepost.fr
