Sept mille tours de pierre plantées dans le paysage sarde, sans une once de mortier, de ciment ou de liant d’aucune sorte. Ces édifices coniques, appelés nuraghi, ont traversé près de quatre millénaires en tenant debout par la seule force de l’assemblage des blocs. Ce sont des édifices mégalithiques en pierre, généralement sous la forme d’une tour conique tronquée, qui se sont développés en Sardaigne entre l’âge du bronze moyen et l’âge du fer, approximativement entre 1700 et 700 avant J.-C., avec des origines remontant même à la fin du IIIe millénaire avant J.-C. De quoi placer certaines fondations bien avant même les pyramides de Gizeh dans leur version la plus ancienne. Sur une île à peine plus grande que la Bretagne, cette densité de vestiges tient du vertige archéologique.
À retenir
- Comment 7 000 tours ont-elles pu tenir debout pendant 3 800 ans sans une seule goutte de mortier ?
- Des archéologues débattent encore sur les vraies raisons de la construction de ces mystérieuses structures
- Su Nuraxi à Barumini : un site UNESCO qui révèle seulement une fraction d’une civilisation oubliée
Une prouesse d’ingénierie sans liant
Le principe de construction relève d’une logique presque élémentaire, mais redoutablement efficace. Les bâtisseurs empilaient des blocs de pierre taillés à la main, en réduisant progressivement le diamètre à mesure qu’ils gagnaient en hauteur, jusqu’à former ce que les archéologues nomment une fausse voûte, ou voûte en encorbellement. Le complexe consiste en tours défensives circulaires en forme de cônes tronqués construites en pierres de taille et dotées de salles intérieures voûtées en encorbellement. Pas de clé de voûte, pas de mortier pour combler les interstices : seul le poids et l’équilibre des pierres maintiennent l’ensemble.
Le résultat surprend par sa robustesse. Sur le site d’Albucciu, en Gallura, les murs, faits de blocs de granit taillés et empilés sans mortier, témoignent d’une bonne maîtrise technique, et certaines pierres pèsent plusieurs tonnes, positionnées avec une précision déconcertante par ces bâtisseurs préhistoriques. À Barumini, le site le plus emblématique de cette architecture, la partie la plus ancienne du nuraghe se compose d’une tour centrale à trois chambres superposées, haute de 18,6 mètres, construite en blocs de basalte entre le XVIIe et le XIIIe siècle avant notre ère. Des tours atteignaient parfois vingt mètres, un exploit pour des sociétés qui ne disposaient ni de roue de transport perfectionnée ni d’outils métalliques évolués au moment des premières constructions.
La répartition de ces tours sur le territoire n’a rien d’anodin. Dans des communes comme Bonarcado, des études indiquent la présence de plus d’un nuraghi et demi par kilomètre carré, tandis que dans des régions moins favorables, telles que Gennargentu ou certaines parties de la côte est, leur présence est plus dispersée. Un maillage qui suggère une organisation territoriale réfléchie, presque un réseau de surveillance ou de gestion des ressources agricoles, plutôt qu’un semis aléatoire de constructions isolées.
À quoi servaient vraiment ces tours ?
Voilà la question qui obsède les chercheurs depuis plus d’un siècle. Aucun texte, aucune inscription nuragique n’a survécu pour expliquer la fonction précise de ces monuments. Les hypothèses s’accumulent sans jamais faire totalement consensus. Les historiens, paléontologues et archéologues s’accordent tout de même à dire que les nuraghi remplissaient trois fonctions : une fonction de défense militaire contre d’éventuels envahisseurs, une fonction religieuse pour le culte et une fonction astronomique pour l’observation de la voûte étoilée.
D’autres pistes s’ajoutent à ce tableau déjà composite. On pense que les nuraghi avaient une variété d’utilisations, y compris la défense, l’habitation, les activités religieuses ou comme entrepôts, et certains disposent également de puits, d’escaliers, de cours intérieures et d’espaces de stockage, ce qui suggère qu’ils ont pu servir de centres de production ou de commerce. Le mystère ne se limite d’ailleurs pas à la fonction : il touche aussi à l’identité même du peuple qui les a bâtis. S’il ne fait plus aucun doute de la présence de cette civilisation, la fonction du nuraghe demeure encore en grande partie inconnue, et ce mélange entre histoire et mythologie participe à laisser planer sur toute l’île un doux parfum de mystère. Un mystère qui, loin de nuire à leur attrait touristique, en constitue probablement le principal moteur.
Su Nuraxi, la vitrine classée par l’UNESCO
Impossible d’évoquer les nuraghi sans s’arrêter à Barumini, dans le centre de l’île. Le site de Su Nuraxi, dont le nom signifie simplement « le nuraghe » en dialecte campidanais, constitue la référence absolue du genre. Durant la fin du IIe millénaire avant J.-C., à l’âge du bronze, s’est développé en Sardaigne un type de construction défensive connu sous le nom de nuraghi, unique en son genre, consistant en tours défensives circulaires en forme de cônes tronqués, et le complexe de Barumini, étendu et renforcé dans la première moitié du Ier millénaire sous la pression carthaginoise, en est l’exemple le plus abouti et le plus complet. Inscrit au patrimoine mondial en 1997, il reste aujourd’hui le témoignage le plus lisible de cette architecture unique au monde.
Ce qui frappe sur place, c’est l’échelle du complexe. Su Nuraxi culmine à 18 mètres de haut et se trouve entouré de quatre tours latérales reliées par des murs, avec une cour en forme de croissant abritant un puits de 20 mètres de profondeur. Un village entier s’est développé autour de la tour centrale, occupé pendant plusieurs siècles. Bâti au IIe millénaire avant J.-C. et occupé jusqu’au IIIe siècle après J.-C., le site a vu la civilisation nuragique s’épanouir et jouer un rôle croissant dans la diffusion des cultures mycénienne puis phénicienne. Une longévité d’occupation qui dépasse largement celle de bien des cités antiques méditerranéennes plus célèbres.
Un patrimoine encore largement à explorer
Malgré des décennies de fouilles, une grande partie de ces sept mille tours reste peu ou mal étudiée, faute de moyens pour financer des campagnes archéologiques sur un territoire aussi vaste. Certains nuraghi n’ont jamais été dégagés de la végétation qui les recouvre depuis des siècles, et d’autres ont disparu, réutilisés comme carrières de pierre au fil des époques. Bien que de nombreuses estimations suggèrent qu’il existe plus de huit mille structures si l’on inclut celles détruites, enfouies ou gravement endommagées, leur densité varie fortement selon les régions. Autant dire que la Sardaigne cache encore, sous ses collines d’oliviers et de maquis, des pans entiers de son histoire préhistorique qui n’attendent qu’une pelle et un financement pour ressurgir.
Sources : sardegnaintour.it | carnet-sardaigne.fr
