Le 20 avril 2026, une pelleteuse a soulevé les premiers pavés de la piazza Andrea Costa, à Fano, dans les Marches. Sous le bitume dormait un pan entier de l’histoire de l’architecture romaine. Les fouilles ont permis d’identifier les restes du complexe de la basilique décrite par Vitruve dans le De Architectura, l’un des édifices les plus célèbres de l’histoire de l’architecture romaine. Deux mille ans que ce bâtiment attendait, sans que personne ne s’en doute vraiment.

La nouvelle a été présentée par le surintendant Andrea Pessina, en lien avec le ministre italien de la Culture Alessandro Giuli. Les résultats obtenus sont le fruit d’une attentive activité préventive d’assistance et de fouille archéologique lancée par la Soprintendenza dans le cadre du projet PNRR de requalification de la piazza Andrea Costa. Des travaux de rénovation urbaine, financés par le plan de relance italien, ont fait remonter à la surface l’un des monuments les plus commentés de l’Antiquité.

À retenir
  • La basilique de Vitruve, décrite dans le De Architectura, a été identifiée sous la piazza Andrea Costa après plus de deux millénaires d’oubli
  • Des vestiges romains gisaient depuis 1910 sous la place, intégrés dans les murs d’une pizzeria, ignorés par les passants
  • Fano cache plusieurs édifices antiques : domus, mosaïques et vestiges qui font émerger progressivement une archéologie souterraine

Un texte vieux de deux mille ans qui retrouve enfin son bâtiment

La structure citée par Vitruve dans le De Architectura (livre V, chapitres 6 à 10) est la seule dont l’auteur affirme explicitement avoir supervisé la construction. C’est ce détail qui rend la découverte si particulière. Vitruve n’a pas seulement décrit un bâtiment parmi d’autres : il parle de son propre chantier, avec la précision d’un architecte fier de son travail.

Pendant plus d’un siècle, les archéologues cherchaient cette basilique ailleurs. Des structures romaines souterraines que l’on pensait appartenir au Temple de la Fortune ont longtemps été indiquées comme la possible basilique de Vitruve. Mais l’identification récente de la basilique dans la zone de la piazza Andrea Costa a radicalement changé la perspective des chercheurs, qui pensent désormais que ces vestiges appartiennent plutôt au Temple de la Fortune, le sanctuaire qui aurait donné son nom à l’antique Fanum Fortunae.

Un temple. Une basilique. Deux monuments confondus pendant des générations.

L’antique Fanum Fortunae doit son nom à un sanctuaire dédié à la déesse Fortuna, probablement érigé par les Romains après la victoire sur le Carthaginois Hasdrubal lors de la bataille du Métaure en 207 avant J.-C. Cette victoire militaire a littéralement donné son identité à la ville. Fano, aujourd’hui station balnéaire tranquille de l’Adriatique, porte encore dans son nom l’écho d’une bataille antique.

Un premier indice ignoré depuis 1910

La piazza Andrea Costa n’a pas livré ses secrets d’un coup. Les premières investigations modernes remontent à 1910, lorsque le couvent de San Daniele fut démoli, et certaines maçonneries figurent encore aujourd’hui intégrées dans le bâtiment qui abrite aujourd’hui une pizzeria. Pendant plus d’un siècle, ces murs romains ont côtoyé les clients d’un restaurant sans que grand monde n’y prête attention.

Les fouilles récentes ont d’ailleurs continué de surprendre. Une fonctionnaire de la Surintendance archéologique des Marches, Ilaria Venanzoni, a évoqué de nouveaux vestiges muraires apparus près de la via Arco d’Augusto, dans la zone où devait encore être posée la voirie souterraine. Chaque tranchée creusée pour les réseaux modernes finit par croiser un mur antique.

Les fouilles sont menées par la société Adarte sous la supervision scientifique de la Soprintendenza Marche Nord, et les premières opérations ont nécessité le retrait préalable des tilleuls présents sur la place, indispensable pour garantir l’accès et la sécurité durant les investigations du sous-sol. Il aura fallu abattre des arbres pour libérer une basilique. Un comble, quand on sait que ce bâtiment servait autrefois de lieu de rassemblement public, un peu comme la place actuelle.

Fano, ville aux mille sous-sols

La piazza Andrea Costa n’est pas un cas isolé. À quelques centaines de mètres, sous la piazza XX Settembre, une domus romaine attend elle aussi les visiteurs. Lorsqu’en 1986 le bâtiment situé à l’angle de la piazza XX Settembre et de la via Froncini fut reconstruit, les vestiges d’un édifice romain apparurent, correspondant à trois phases de construction, la plus ancienne remontant probablement au Ier siècle après J.-C. et pouvant être attribuée à une demeure seigneuriale à atrium dont subsistent trois colonnes. Ces colonnes, à l’origine au nombre de quatre, ont ensuite été murées lors d’une réfection ultérieure.

Deux détails retiennent l’attention des spécialistes. Une estampille sur brique portant le sigle QCLODAM(BROS), rattachée à la fournaise d’Aquilée de Quinto Clodio Ambrosio, ainsi que trois tubes en terre cuite, manifestement utilisés pour l’évacuation des eaux. Le premier atteste des échanges commerciaux entre Fano et le nord de l’Adriatique il y a deux millénaires. Le second confirme la présence d’eau courante dans une maison romaine, un raffinement rare pour l’époque.

D’autres traces attendent encore sous les pavés du centre historique. Une mosaïque dite « des poissons » a été mise au jour en 1929 sous l’actuel siège central de la Cassa di Risparmio di Fano, tandis qu’une vasque circulaire d’usage incertain a été découverte en 1984 dans les sous-sols du Palazzo Bambini. Fano ressemble à un gruyère archéologique. Chaque rénovation de façade risque de faire remonter un pan d’Antiquité oublié.

Voir la basilique sans creuser soi-même

Bonne nouvelle pour les curieux : il n’est pas nécessaire de manier une pioche. Des visites guidées gratuites sont proposées, menées par un archéologue qui explique les méthodes de fouille, les phases de travail et les principales découvertes réalisées jusqu’à présent, avec un point de rendez-vous à l’Arco di Augusto, chaque mercredi à 11h30. Une manière simple d’observer un chantier qui redessine la carte de la Fano antique en temps réel.

Les travaux ont mis au jour des sections de pavement, des fondations attribuées à la basilique et des segments de murs faisant face à la via Arco d’Augusto, ainsi que des vestiges anthropologiques encore à l’étude par des spécialistes. Autant dire que le dossier est loin d’être clos. Chaque semaine de fouille apporte son lot de fragments à recoller.

Le projet dépasse le simple intérêt archéologique. Il s’inscrit dans la trajectoire culturelle de la ville, candidate au titre de Capitale européenne de la culture 2033 aux côtés de Pesaro et Urbino. Une basilique vieille de deux mille ans, retrouvée sous une place où les habitants garent encore leur vélo : voilà, en somme, ce qui pourrait bien peser dans la balance face aux villes concurrentes.