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Dans le nord-ouest de l’Australie dort depuis 2007 une ville rayée des cartes que sa mine n’a jamais quittée

Un panneau routier, planté au bord d’une route poussiéreuse du Pilbara, indique encore le nom de Wittenoom. Pourtant, si vous cherchez cette ville sur une carte officielle ou un GPS, vous ne trouverez rien. Depuis 2007, elle a été purement et simplement effacée de la cartographie australienne, comme si elle n’avait jamais existé. Mais sous ses collines ocre et ses gorges spectaculaires, quelque chose n’a jamais cessé d’exister : près de trois millions de tonnes de résidus d’amiante bleu, disséminés à ciel ouvert depuis la fermeture de la mine en 1966. Une histoire qui mêle ruée vers l’or minier, tragédie sanitaire et décision administrative radicale, et qui continue, aujourd’hui encore, d’attirer des curieux malgré les interdictions.

L’âge d’or d’une mine qui allait empoisonner tout un territoire

Tout commence dans les années 1940, lorsque les prospecteurs découvrent dans les gorges du Pilbara des veines de crocidolite, plus connue sous le nom d’amiante bleu. Ce minéral, particulièrement résistant à la chaleur et aux produits chimiques, devient rapidement une matière première prisée pour l’industrie du bâtiment et de l’isolation. La région, isolée et aride, se transforme alors en véritable eldorado minier. La ville de Wittenoom est fondée officiellement le 2 mai 1950, avec environ 150 maisons construites pour accueillir les familles de mineurs. Dès 1951, elle compte déjà plus de 500 habitants, séduits par les promesses de salaires attractifs et d’une vie nouvelle au cœur de l’outback australien.

Au fil des années, Wittenoom devient bien plus qu’un simple site industriel. Écoles, commerces, terrains de sport : la ville se dote de toutes les infrastructures d’une petite communauté prospère. On estime qu’environ 20 000 personnes ont vécu à Wittenoom ou dans ses environs entre le début de l’exploitation minière et la fermeture définitive du site, plusieurs décennies plus tard. Personne, à l’époque, ne semble se préoccuper vraiment de ce que respirent au quotidien les ouvriers de la mine, ni de la poussière fine qui recouvre les rues du village.

Quand l’air lui-même devient une arme silencieuse

C’est précisément là que réside le drame de Wittenoom : contrairement à un accident industriel brutal et visible, la contamination s’est faite lentement, presque invisiblement, par l’air lui-même. Les fibres d’amiante bleu, extrêmement fines et légères, se sont infiltrées dans les poumons des mineurs, mais aussi de leurs familles, des enfants jouant dans les résidus miniers, et même des visiteurs de passage. La mine a cessé son activité en 1966, jugée non rentable économiquement, mais le mal était déjà fait, et les conséquences sanitaires allaient continuer de se révéler pendant des décennies.

Les chiffres, aujourd’hui documentés par une base de données tenue par un groupe d’épidémiologie respiratoire professionnelle de l’université d’Australie-Occidentale, donnent la mesure de la catastrophe : au moins 1 200 anciens résidents et travailleurs sont morts d’un cancer du poumon ou d’un mésothéliome, cette forme rare et particulièrement agressive de cancer directement liée à l’exposition à l’amiante. Certaines estimations évoquent même plus de 2 000 décès au total liés à cette contamination. Pour donner une idée de la gravité de cette maladie à l’échelle nationale, un rapport de l’Australian Institute of Health and Welfare publié en 2023 recensait 722 nouveaux cas de mésothéliome diagnostiqués en Australie en une seule année. En 2011, les autorités d’Australie-Occidentale n’ont pas hésité à qualifier Wittenoom de pire catastrophe sanitaire et professionnelle jamais survenue dans le pays, allant jusqu’à la comparer à Tchernobyl et Bhopal, deux noms qui résonnent comme des symboles mondiaux du désastre industriel.

Wittenoom, la ville que l’Australie a décidé de faire disparaître

Face à un danger sanitaire aussi durable et aussi difficile à contenir, les autorités australiennes ont fini par prendre une décision radicale : plutôt que de dépolluer un site dont le coût de décontamination se chiffrerait en plusieurs milliards de dollars, elles ont choisi d’effacer administrativement la ville. En 2007, Wittenoom est officiellement retirée des cartes routières et des panneaux de signalisation. Une manière de dissuader les visiteurs de s’y rendre, en la faisant tout simplement disparaître du champ des possibles pour qui planifie un itinéraire.

Mais il aura fallu attendre 2022 pour que la ville tourne définitivement la page de son passé habité. C’est cette année-là qu’a été adopté le Wittenoom Closure Bill, une loi permettant l’acquisition forcée et la démolition des 14 dernières propriétés privées encore présentes sur le site. Quelques irréductibles avaient en effet continué à vivre à Wittenoom malgré les avertissements sanitaires, attachés à ce lieu chargé d’histoire. Avec cette loi, c’est un chapitre entier de l’histoire minière australienne qui se referme, non pas par une reconquête du territoire, mais par son abandon pur et simple.

Un territoire interdit qui refuse de rendre son dernier secret

Aujourd’hui, Wittenoom est considérée comme le plus grand site contaminé à l’amiante de l’hémisphère sud. Les résidus miniers, disséminés sur plusieurs kilomètres, continuent de libérer leurs fibres toxiques au moindre coup de vent, dans une région pourtant réputée pour ses paysages grandioses, entre gorges rouges et rivières temporaires. La décontamination complète du site n’a jamais été entreprise, faute de moyens financiers jugés démesurés par rapport à l’intérêt d’un territoire aujourd’hui inhabité.

Paradoxalement, cette interdiction officielle n’a pas totalement dissuadé les curieux. Malgré les risques de poursuites judiciaires et les panneaux d’avertissement, des touristes continuent de s’aventurer illégalement sur le site, photographiant les vestiges de la ville fantôme pour les partager sur les réseaux sociaux. Une attirance presque paradoxale pour ces lieux abandonnés, où la beauté minérale du Pilbara côtoie un danger invisible mais bien réel. Wittenoom demeure ainsi un cas d’école, celui d’un territoire que la nature semble avoir repris, mais dont l’histoire industrielle continue de peser, littéralement, dans chaque particule de poussière soulevée par le vent.

De cette histoire, on retient qu’une catastrophe sanitaire n’a pas toujours besoin d’une explosion ou d’un accident spectaculaire pour marquer durablement un territoire : parfois, il suffit d’un minéral invisible et d’une poignée de décennies pour transformer un eldorado minier en zone interdite. À l’heure où d’autres sites industriels à travers le monde posent des questions similaires sur la dépollution, la mémoire et le coût de l’oubli, Wittenoom rappelle qu’effacer un lieu des cartes ne suffit jamais à effacer son passé.