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Sur une côte de Mauritanie s’entassent depuis les années 1980 près de 300 épaves que les pêcheurs contournent chaque matin

Des mâts penchés qui percent la surface de l’eau, des coques éventrées où nichent désormais les cormorans, des silhouettes métalliques rongées par le sel qui se découpent à l’horizon comme les vestiges d’une bataille navale oubliée. Vu depuis la plage, le spectacle a quelque chose de fascinant et de troublant à la fois. Sur cette portion du littoral mauritanien, ce ne sont pourtant pas quelques bateaux échoués par accident que l’on observe, mais bien près de 300 épaves qui s’entassent méthodiquement depuis plus de quarante ans. Chaque matin, des pêcheurs quittent le port en slalomant entre ces carcasses rouillées, comme si ce paysage post-apocalyptique faisait partie intégrante de leur environnement de travail. Comment un tel amoncellement de ferraille a-t-il pu s’installer aussi durablement, en toute impunité, sur cette côte d’Afrique de l’Ouest ?

Quand Nouadhibou est devenue la poubelle maritime du monde

Tout commence dans la baie de Nouadhibou, au nord de la Mauritanie, une étendue d’eau abritée qui aurait pu rester un simple port de pêche prospère. Mais dès les années 1980, cette zone a pris une tout autre destination : celle d’un gigantesque dépotoir pour navires en fin de vie. Le principe était d’une simplicité déconcertante. Plutôt que de payer le prix fort pour démanteler correctement un bateau usé, des armateurs peu scrupuleux ont découvert qu’il était bien plus économique de verser une somme modique aux autorités locales pour venir abandonner leur navire directement dans la baie.

Cette pratique, née dans un contexte de corruption et d’absence quasi totale de réglementation maritime stricte, s’est perpétuée pendant des décennies sans que rien ne vienne réellement l’enrayer. Chalutiers de pêche, cargos massifs, remorqueurs : tous les types de navires ont fini par échouer dans ces eaux peu profondes, formant peu à peu ce qui est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands cimetières marins de la planète. Malgré les alertes répétées de la communauté internationale sur les dangers environnementaux d’une telle accumulation, le phénomène n’a cessé de croître, année après année, jusqu’à transformer durablement le visage de cette baie mauritanienne.

Naviguer parmi les fantômes : le quotidien périlleux des pêcheurs mauritaniens

Pour les pêcheurs de Nouadhibou, ce décor de fin du monde n’a rien d’exceptionnel : il fait partie du quotidien. Chaque sortie en mer implique de composer avec ces obstacles métalliques à moitié submergés, dont certains affleurent à peine la surface tandis que d’autres dressent encore fièrement leur coque rouillée. Naviguer dans cette zone demande une connaissance fine des lieux, une prudence de tous les instants, et une capacité à anticiper les dangers que représentent ces épaves invisibles sous l’eau à marée basse.

Mais ce paysage industriel abandonné n’est pas qu’une contrainte : il constitue aussi, paradoxalement, une ressource pour une partie de la population locale. Des habitants viennent régulièrement récupérer le métal et les matériaux encore exploitables sur ces carcasses, une activité de récupération artisanale qui permet à plusieurs familles installées près du littoral de subvenir à leurs besoins. Ce cimetière de fer, symbole d’un désastre environnemental, s’est ainsi transformé malgré lui en une source de revenus pour certains, illustrant la complexité d’une situation où nuisance et opportunité économique finissent par se confondre.

Rouille et marée noire : l’addition écologique d’un désastre annoncé

Derrière la dimension presque poétique de ces épaves figées dans le temps se cache une réalité bien plus sombre. Ces centaines de navires rouillent lentement dans des eaux peu profondes, libérant au fil des années des substances polluantes qui contaminent progressivement l’ensemble de l’écosystème marin environnant. Peintures toxiques, résidus d’hydrocarbures, particules métalliques : autant de contaminants qui s’infiltrent silencieusement dans une baie pourtant vitale pour la pêche locale, activité économique centrale pour toute la région.

Cette pollution diffuse, invisible au premier regard, fragilise des écosystèmes déjà mis à rude épreuve par la surpêche et le réchauffement des eaux côtières. Les poissons, les crustacés et l’ensemble de la chaîne alimentaire marine se retrouvent exposés à ces polluants, avec des conséquences potentielles sur la qualité des ressources halieutiques dont dépendent des milliers de familles mauritaniennes. Ce désastre écologique, longtemps resté sous les radars internationaux, illustre à quel point l’absence de régulation maritime peut avoir des répercussions durables et profondes sur un environnement côtier fragile.

Démanteler l’indémantelable : la Mauritanie face à son cimetière encombrant

Face à l’ampleur du problème, des opérations de démantèlement ont fini par être lancées pour tenter de désengorger progressivement le port et ses abords. L’une des plus ambitieuses a mobilisé l’entreprise néerlandaise Mammoet Salvage, spécialisée dans le renflouement et la destruction de grandes structures maritimes. Son objectif : retirer et détruire une soixantaine d’épaves parmi les plus problématiques, dans une région où certaines carcasses pèsent jusqu’à 1 200 tonnes.

Pour venir à bout de ces montagnes de ferraille, trois pelles hydrauliques Hitachi ZX870-3 ont été déployées sur site, des engins d’une puissance considérable capables de découper et d’évacuer des masses métalliques allant de 200 à 1 200 tonnes chacune. Un chantier titanesque, qui donne une idée de l’ampleur du défi logistique et financier que représente le nettoyage complet de cette baie. Car si ces opérations constituent une avancée réelle, elles ne concernent qu’une partie des quelque 300 épaves recensées, laissant entrevoir un travail de longue haleine pour espérer, un jour, rendre à Nouadhibou un littoral débarrassé de ses fantômes de métal.

Ce cimetière marin mauritanien raconte, à sa manière, l’histoire d’un monde maritime où les profits à court terme l’ont longtemps emporté sur la responsabilité environnementale. Entre danger pour les pêcheurs, contamination des écosystèmes et lente prise de conscience internationale, la baie de Nouadhibou reste un symbole frappant des dérives d’une industrie navale insuffisamment encadrée. Alors que les opérations de démantèlement se poursuivent au compte-gouttes, une question demeure : combien de temps faudra-t-il encore pour effacer les traces de quarante années de négligence sur ce littoral d’Afrique de l’Ouest ?