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Elle a parcouru des milliards de kilomètres pour rapporter une poignée de poussière : deux attaches sur 35 l’ont retenue trois mois de plus

Elle a parcouru des milliards de kilomètres pour rapporter une poignée de poussière : deux attaches sur 35 l'ont retenue t...

Deux vis. Seulement deux, sur les 35 qui verrouillaient le couvercle. Et pourtant, elles ont suffi à retarder de trois mois l’accès au trésor rapporté par la sonde OSIRIS-REx de la NASA : plus de 250 grammes de poussière et de roches prélevées sur l’astéroïde Bennu, au terme d’un voyage aller-retour de près de 6,4 milliards de kilomètres.

L’histoire commence le 24 septembre 2023, dans le désert de l’Utah. La sonde OSIRIS-REx fait alors date en devenant la première mission américaine à rapporter sur Terre un échantillon d’astéroïde. À l’intérieur de la capsule de retour se trouve un mécanisme baptisé TAGSAM (Touch-and-Go Sample Acquisition Mechanism), une sorte de bras robotisé équipé d’un contenant qui a effleuré la surface de Bennu en octobre 2020 pour en aspirer la matière. Le prélèvement avait d’ailleurs dépassé toutes les attentes : la NASA espérait récolter au moins 60 grammes, elle en a obtenu bien davantage.

À retenir

  • Pourquoi deux vis ont-elles arrêté une mission spatiale de 7 ans ?
  • Comment les équipes de la NASA ont dû réinventer la quincaillerie pour accéder à leur trésor
  • Qu’attendent vraiment les scientifiques en analysant cette poussière vieille de 4,5 milliards d’années ?

Un couvercle qui refuse de céder

Sur le papier, ouvrir une boîte devrait être la partie la plus simple de la mission. Dans les faits, ce fut l’inverse. Les équipes de curation ont suspendu le démontage de la tête du TAGSAM à la mi-octobre après avoir découvert que deux des 35 attaches ne pouvaient pas être retirées avec les outils approuvés pour une utilisation dans la boîte à gants d’OSIRIS-REx. Un détail technique qui a transformé une opération de routine en casse-tête d’ingénierie.

Le problème n’était pas seulement mécanique. Forcer le mécanisme n’était pas une tâche simple : l’agence spatiale devait utiliser des matériaux et outils préapprouvés autour de la capsule pour minimiser le risque d’endommager ou de contaminer les échantillons. Impossible donc de sortir une simple pince du tiroir. Chaque outil destiné à toucher l’échantillon devait d’abord passer un contrôle de compatibilité scientifique, histoire de ne pas polluer quatre milliards et demi d’années d’histoire cosmique avec de la limaille terrestre.

En attendant de percer ce mystère mécanique, les scientifiques n’étaient pas totalement démunis. L’équipe du centre spatial Johnson de la NASA, à Houston, avait pu accéder initialement à 70,3 grammes de matière, soit dix grammes de plus que l’objectif de la mission, prélevés à l’extérieur de la tête de l’échantillonneur. De quoi lancer les premières analyses sans attendre. Et les résultats préliminaires étaient déjà prometteurs.

De l’eau, du carbone, et une explication sur nos océans

Ce que contient Bennu dépasse la simple curiosité géologique. Selon Dante Lauretta, chercheur principal de la mission OSIRIS-REx à l’Université de l’Arizona, la raison pour laquelle la Terre est un monde habitable, avec des océans, des lacs, des rivières et de la pluie, tient au fait que des minéraux argileux similaires se sont déposés sur notre planète il y a environ 4 à 4,5 milliards d’années, rendant notre monde habitable. Cette poignée de poussière pourrait raconter comment l’eau est arrivée sur Terre.

Un chiffre à méditer : Bennu daterait d’environ 4,5 milliards d’années, soit presque l’âge du système solaire lui-même. Analyser sa composition revient à ouvrir une capsule temporelle qui n’a quasiment pas bougé depuis la formation des premières planètes, contrairement aux roches terrestres, sans cesse recyclées par l’érosion et la tectonique.

Un outil sur mesure, en acier chirurgical

Face à l’impasse, les ingénieurs n’avaient qu’une option : inventer. Deux nouveaux outils composés de plusieurs parties ont été conçus et fabriqués pour permettre la poursuite du démontage de la tête du TAGSAM, intégrant des embouts sur mesure en acier inoxydable chirurgical non magnétique, le métal le plus dur autorisé dans les boîtes à gants stériles de curation. Un choix de matériau qui n’a rien d’anodin : le moindre grain de métal étranger aurait pu fausser des décennies d’analyses futures.

La contrainte ne s’arrêtait pas au choix du métal. Nicole Lunning, conservatrice OSIRIS-REx à Johnson, a souligné que ces nouveaux outils devaient aussi fonctionner dans l’espace très confiné de la boîte à gants, ce qui limitait leur hauteur, leur poids et leur amplitude de mouvement potentielle. Concevoir un tournevis capable d’agir dans un volume grand comme une boîte à chaussures, sans le moindre risque de contamination : voilà le genre de défi qui ne fait pas les gros titres, mais qui occupe des équipes entières pendant des semaines.

Le 10 janvier 2024, la persévérance a payé. L’ingénieure de curation OSIRIS-REx Neftali Hernandez a fixé un outil spécial pour retirer à distance les deux attaches bloquées sur la capsule de retour d’échantillons de l’astéroïde Bennu. Trois mois jour pour jour après la découverte du blocage, le couvercle a enfin cédé.

Trois mois d’attente, sept ans de mission

Mise en perspective, cette attente de trois mois paraît presque anecdotique face à la durée totale de la mission. OSIRIS-REx avait décollé en 2016, direction Bennu, avant d’entamer son long trajet retour vers la Terre. Sept années d’efforts, des milliards de kilomètres parcourus, pour se heurter finalement à un obstacle aussi terre-à-terre que deux vis récalcitrantes. Il y a quelque chose d’presque comique dans cette dernière ligne droite : la technologie spatiale la plus sophistiquée mise en échec par un problème de quincaillerie.

Eileen Stansbery, cheffe de la division ARES (Astromaterials Research and Exploration Science) de la NASA, a résumé l’épisode en expliquant que les ingénieurs et scientifiques avaient travaillé sans relâche pendant des mois pour traiter le matériau déjà accessible tout en concevant de nouveaux outils permettant de dépasser cet obstacle. Une fois la totalité de l’échantillon libérée, la sonde elle-même n’a pas chômé : rebaptisée OSIRIS-APEX, elle a poursuivi sa route vers un autre astéroïde, Apophis, qu’elle doit rejoindre dans les années à venir. La poussière de Bennu, elle, continue d’être distribuée aux laboratoires du monde entier, promettant encore des années de découvertes sur les origines de notre système solaire, et peut-être, de la vie elle-même.