Six ans. C’est le temps que met un mystérieux variateur de lumière à faire son tour complet autour de Bételgeuse, la supergéante rouge qui marque l’épaule d’Orion dans le ciel d’hiver. Depuis des décennies, cette pulsation régulière intriguait les astronomes sans qu’aucune explication définitive n’émerge. Grâce au Very Large Telescope de l’Observatoire Européen Austral, installé dans le désert chilien d’Atacama, une équipe conduite par le chercheur français Miguel Montargès, astronome à l’Observatoire de Paris – PSL, a obtenu l’image la plus nette jamais réalisée de sa compagne stellaire. Une avancée qui met (presque) un point final à une énigme centenaire.
À retenir
- Une étoile mystérieuse détectée enfin en image directe après un siècle de théories
- Le compagnon sombre de Bételgeuse est bien plus massif que prévu par les modèles
- Un compte à rebours cosmique : la compagne spiralera dans Bételgeuse dans 10 000 ans
Une lueur cachée dans l’éclat d’une géante
Cette supergéante rouge, située à environ 650 années-lumière de la Terre, présente des variations de luminosité régulières sur un cycle d’environ six ans. Un rythme d’une précision troublante, presque trop régulier pour relever du seul hasard cosmique. Les astronomes suspectaient depuis longtemps qu’un compagnon invisible en était la cause, mais le repérer relevait de l’exploit technique : comment distinguer une faible lueur noyée dans l’éclat aveuglant d’une des étoiles les plus brillantes du ciel nocturne ?
La difficulté tient à un rapport de luminosité vertigineux. L’instrument SPHERE du télescope VLT au Chili a permis de détecter cette étoile, pourtant des dizaines de milliers de fois moins lumineuse que Bételgeuse. Pour donner une idée du défi : c’est un peu comme essayer de photographier une allumette allumée collée contre un projecteur de stade en pleine nuit, depuis plusieurs centaines de kilomètres. Détecter directement la lumière de cette étoile, noyée dans l’éclat de la supergéante, a nécessité plusieurs mois de traitement et d’analyse des données, puisque Bételgeuse est des dizaines de milliers de fois plus lumineuse que l’étoile qui l’escorte.
L’observation ne devait rien au hasard non plus. Les observations ont été faites en décembre 2024, quand les prédictions suggéraient que la compagne serait la plus éloignée de Bételgeuse et donc la plus facile à repérer. Deux nuits ont suffi à l’équipe pour capter le signal : Montargès et ses collègues ont observé Bételgeuse les 3 et 6 décembre 2024. Un timing calculé au mois près, fruit de modèles théoriques élaborés dans les années précédentes.
Un siècle de soupçons, enfin confirmés
L’idée d’une étoile compagnon ne date pas d’hier. Les soupçons remontent au début du vingtième siècle, quand certains chercheurs avaient déjà émis l’hypothèse d’un partenaire caché pour expliquer les caprices lumineux de Bételgeuse. Mais l’hypothèse restait fragile, faute de preuve directe. C’est justement ce qui rend l’annonce du VLT si marquante : pour la première fois, ce n’est plus une déduction indirecte, mais une véritable photographie. La lumière émise par la compagne elle-même a été captée, et non déduite indirectement par des méthodes détournées.
Avant cette confirmation chilienne, une autre équipe avait déjà entrouvert la porte. Des indices existaient déjà, notamment une détection possible avec le télescope Gemini North à Hawaï, mais aucun ne possédait cette netteté. C’est en juillet 2025 que le télescope Gemini Nord avait dévoilé la toute première image d’un corps en orbite autour de Bételgeuse, une percée saluée à l’époque comme une première mondiale mais dont le signal restait trop faible pour clore le débat. Le VLT, avec son miroir de 8,2 mètres et son instrument SPHERE conçu à l’origine pour traquer des exoplanètes, a permis de lever les derniers doutes.
Le résultat porte même un nom désormais : Siwarha, terme signifiant « son bracelet » selon la NASA, en référence à sa proximité orbitale avec l’astre géant. Officiellement cataloguée comme « candidate Betelgeuse B » dans la publication scientifique, cette étoile intrigue par sa masse. Les analyses des observations suggèrent que le compagnon stellaire est 2,6 à 3,1 fois plus massif que le Soleil, davantage que ce qui était initialement attendu, selon la co-autrice de l’étude Andrea Dupree, astronome au Harvard-Smithsonian Center for Astrophysics. Les modèles théoriques, eux, tablaient plutôt sur une masse proche de celle de notre étoile.
Un destin scellé dans dix mille ans
Ce compagnon n’a pourtant rien d’un partenaire tranquille. Sa proximité avec Bételgeuse le condamne à terme. Attirée irrésistiblement par la masse colossale de sa voisine, cette jeune étoile s’inscrit dans une trajectoire qui finira par la précipiter dans les entrailles de la géante rouge. Cette trajectoire en spirale précipite Siwarha vers sa perte, et d’ici 10 000 ans, un délai dérisoire à l’échelle cosmologique, le corps stellaire finira entièrement englouti. Une échéance qui paraît lointaine à l’échelle humaine, mais qui n’est qu’un battement de cils pour l’univers.
En attendant ce dénouement, le duo continue d’intriguer les scientifiques sur un point précis : le lien exact entre cette orbite et les variations de luminosité observées depuis des décennies reste encore à préciser. Des questions demeurent sur la manière exacte dont une étoile compagnon contribue à la variabilité sur six ans de Bételgeuse, qui semble liée à des changements de poussière autour de l’étoile. Le compagnon ne se contente pas de tourner : il traverse peut-être aussi des nuages de matière éjectés par la géante rouge, modifiant temporairement son éclat apparent selon sa position sur l’orbite.
La confirmation ne clôt donc pas totalement le dossier. Une nouvelle fenêtre d’observation se profile déjà : une nouvelle opportunité de confirmer la présence du compagnon avec des télescopes se présentera en novembre 2027, quand l’étoile sera à sa distance maximale de Bételgeuse, la rendant à nouveau plus facile à repérer. D’ici là, les équipes de l’Observatoire de Paris et leurs homologues américains vont continuer à suivre le déplacement orbital de cette compagne discrète, avec l’espoir de préciser sa masse, sa trajectoire, et peut-être de mieux comprendre comment une étoile aussi étudiée depuis l’Antiquité a pu garder un secret aussi bien gardé jusqu’en plein XXIe siècle.
Source : sciencepost.fr
