Il y a des randonnées qui commencent comme n’importe quelle autre et qui finissent par vous hanter pendant des semaines. C’était le cas de cette balade que j’avais improvisée en Thuringe, dans le sud du massif du Harz, alors que je cherchais simplement un peu d’air frais et de verdure allemande en cette rentrée de septembre. Rien sur la carte ne laissait présager quoi que ce soit d’inquiétant : une colline parmi d’autres, boisée, discrète, culminant à peine à 335 mètres. Pourtant, en approchant de Nordhausen, j’ai découvert que cette élévation modeste, appelée le Kohnstein, dissimulait dans ses entrailles l’un des chapitres les plus glaçants de l’histoire industrielle du IIIe Reich.

À retenir
  • Le Kohnstein, colline de Thuringe près de Nordhausen, abritait l'usine souterraine secrète Mittelwerk où furent fabriqués les missiles V1 et V2 du IIIe Reich.
  • Le camp de concentration de Mittelbau-Dora, créé en août 1943, a vu environ 60 000 détenus contraints au travail forcé, dont au moins 20 000 sont morts d'épuisement, de maladies ou d'exécutions.
  • Depuis 1995, une portion limitée des galeries est ouverte au public via le mémorial de Mittelbau-Dora, la majeure partie du complexe restant murée et inaccessible.

Une colline qui ne ressemble à rien… jusqu’à ce qu’on gratte la surface

Vu depuis la route, le Kohnstein n’a rien d’exceptionnel. C’est un massif de karst sulfaté, riche en gisements d’anhydrite et de gypse, recouvert d’une forêt paisible où l’on croiserait presque plus facilement un cerf qu’un touriste. Rien, absolument rien dans le paysage, ne trahit ce qui se cache sous cette végétation tranquille. C’est précisément cette banalité apparente qui rend la découverte d’autant plus troublante : on marche sur une colline allemande comme il en existe des centaines, sans se douter que sous nos semelles s’étendent des kilomètres de galeries souterraines, creusées et agrandies dans des conditions inhumaines.

Ce n’est qu’en poussant un peu plus loin, en s’arrêtant devant un panneau discret indiquant la présence d’un mémorial, que le vernis se craquelle. On comprend alors que cette colline n’a jamais été un simple relief naturel épargné par l’Histoire, mais bien le théâtre d’une entreprise industrielle et humaine d’une noirceur absolue, orchestrée dans le plus grand secret par le régime nazi à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Dans le ventre du Kohnstein : l’usine secrète des fusées de la mort

Tout commence en réalité ailleurs, sur les côtes de la mer Baltique. Dans la nuit du 17 au 18 août 1943, les bombardiers alliés rasent le site d’essai de Peenemünde, où étaient développées les fameuses fusées V2. Ce raid change radicalement la stratégie allemande : plutôt que de reconstruire en surface, les nazis décident de déplacer toute la production sous terre, à l’abri des bombes. Leur choix se porte sur le Kohnstein, où un vaste réseau de galeries existait déjà, creusé pour l’extraction de roche anhydrite.

C’est ainsi que naît le Mittelwerk, une usine souterraine dirigée par Arthur Rudolph, littéralement encastrée dans la montagne. Les galeries existantes sont considérablement agrandies pour accueillir des chaînes de montage entières, notamment dans les tunnels numérotés de 21 à 42, dédiés à la production des V2. En août 1944, un second contrat vient s’ajouter : celui de la fabrication du missile de croisière V1, cette redoutable bombe volante qui terrorisera Londres et d’autres villes européennes. L’usine devient alors un labyrinthe industriel où se croisent machines-outils, rails de convoyage et pièces de fusées, le tout à plusieurs dizaines de mètres sous la roche.

Mittelbau-Dora, l’enfer oublié derrière les V2

Mais une usine, aussi sophistiquée soit-elle, ne fonctionne pas sans bras. Et c’est là que l’histoire bascule dans l’horreur pure. Pour agrandir les galeries puis faire tourner les chaînes de production, les nazis créent en août 1943 le camp de concentration de Mittelbau-Dora, à proximité immédiate du site. Environ 60 000 détenus y seront transférés au fil des mois : des prisonniers politiques, des résistants venus de toute l’Europe occupée, ainsi que des prisonniers de guerre.

Plus de 17 000 d’entre eux seront contraints, sous la surveillance constante de la SS, de creuser la roche et d’assembler les composants des V1 et V2. Les conditions de vie, particulièrement au début du projet, dépassent l’entendement : les déportés vivent jour et nuit dans les galeries, sans lumière naturelle, sans eau, sans hygiène, dans un air saturé de poussière de roche et de vapeurs toxiques. Le bilan humain est effroyable puisqu’au moins 20 000 personnes perdront la vie à Dora, victimes de l’épuisement, des maladies, des exécutions sommaires et des conditions de travail proprement inhumaines.

Il existe là un paradoxe tragique qui donne le vertige : les armes fabriquées dans ces galeries ont probablement tué davantage de personnes parmi ceux qui les construisaient que parmi les populations civiles qu’elles étaient censées frapper. Une donnée glaçante qui résume à elle seule l’absurdité criminelle de ce programme militaire.

Ce qu’il reste aujourd’hui : galeries murées et devoir de mémoire

Aujourd’hui, le site est géré par le mémorial de Mittelbau-Dora, situé à l’ouest de Nordhausen. Ce n’est que depuis 1995 que le public peut accéder à une partie du système de galeries, grâce à un tunnel d’accès spécialement aménagé qui relie l’ancienne entrée du tunnel B à celle du tunnel A. Seule une portion limitée, complétée par trois chambres transversales, se visite : la quasi-totalité du complexe reste murée, inaccessible, comme figée dans le silence depuis la fin de la guerre.

À l’entrée du tunnel historique A, une maquette en acier retrace l’évolution du site, depuis son origine modeste de simple dépôt de carburant de la Wehrmacht jusqu’à sa transformation en usine d’armement souterraine tentaculaire. Elle permet de mesurer, avec une certaine sidération, à quel point ce que les visiteurs peuvent parcourir aujourd’hui ne représente qu’une infime fraction de l’ensemble d’origine. En parcourant ces quelques centaines de mètres ouverts au public, on ressent malgré tout le poids de ce qui s’est joué ici : le froid humide de la roche, l’obscurité qui persiste malgré l’éclairage, et cette sensation diffuse que les murs eux-mêmes portent encore la mémoire de ceux qui y ont tant souffert.

En repensant à cette randonnée qui devait n’être qu’une simple parenthèse nature en Thuringe, je mesure encore aujourd’hui à quel point le hasard peut nous confronter brutalement à l’Histoire la plus sombre. Le Kohnstein n’est pas qu’une colline allemande parmi tant d’autres : c’est un lieu où la technologie la plus avancée de son époque s’est construite au prix d’une exploitation humaine absolue, un rappel silencieux mais essentiel de ce dont un régime totalitaire est capable lorsqu’il ne voit plus dans l’humain qu’une ressource jetable. Si votre route venait un jour à croiser cette région du Harz, prendrez-vous le temps de vous arrêter, non pas pour l’anecdote, mais pour ce devoir de mémoire que ce lieu impose, discrètement mais fermement, à quiconque en franchit le seuil ?