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Au fond du Danube, près de Prahovo, repose depuis 1944 une flotte sabordée que l’étiage d’août a entièrement remise à l’air libre

Au fond du Danube, près de Prahovo, repose depuis 1944 une flotte sabordée que l'étiage d'août a entièrement remise à l'ai...

Un fleuve qui déshabille son passé. Depuis fin juillet 2026, le Danube a tellement baissé près du village serbe de Prahovo que des dizaines de carcasses de navires allemands, sabordées en 1944, sont sorties de l’eau presque intégralement. Près de Prahovo, dans l’est de la Serbie, des coques rouillées ont émergé des bancs de sable tandis que mâts brisés et superstructures déformées redevenaient visibles, poussés par la sécheresse et les fortes chaleurs qui ont fait chuter le Danube vers des niveaux exceptionnellement bas. Un spectacle qui n’a rien d’un décor de cinéma : c’est une véritable flotte de guerre, coulée volontairement il y a 82 ans, qui refait surface au vu et au su des touristes et des pêcheurs locaux.

À retenir

  • Une armée en fuite saborde 200 navires en 48 heures pour freiner l’ennemi : un calcul qui ne servira à rien
  • Chaque grande sécheresse révèle un peu plus ces vestiges oubliés : pourquoi maintenant, après huit décennies ?
  • 30 millions d’euros pour retirer 21 épaves : c’est le prix caché d’une histoire qu’on croyait réglée

Un sabordage massif pour freiner l’Armée rouge

Retour en arrière. Le 6 septembre 1944, l’armée nazie pourchassée par l’Armée rouge sabordait des centaines de navires dans le Danube, à hauteur des Portes de fer, une gorge du Danube aux confins orientaux de la Serbie, lors d’une opération baptisée « Danube Elf » qui a duré deux jours. L’objectif était clair : empêcher que ces bâtiments ne tombent aux mains de l’ennemi. Les historiens estiment que jusqu’à 200 navires allemands ont été sabordés en septembre 1944 près de Prahovo, dans le défilé du Danube, alors qu’ils se trouvaient sous le feu soviétique. Remorqueurs, dragueurs de mines, barges de transport, torpilleurs : les nazis ont coulé près de 200 navires pendant leur retraite, dont des ferries de transport, des barges et des torpilleurs.

Ironie de l’Histoire, ce barrage d’acier improvisé n’a servi à rien bien longtemps. Huit mois plus tard, l’Allemagne capitulait. Mais les épaves, elles, sont restées sur place. Après la guerre, l’armée yougoslave a décidé de laisser les épaves au fond du fleuve, où elles restent depuis 80 ans, forçant capitaines et marins d’eau douce à manœuvrer avec prudence sur cette portion du Danube. Damir Vladic, qui dirige le port de Prahovo, résume la situation avec une formule sans détour : « Ils doivent être particulièrement prudents et il n’est pas rare de voir des échouements. Il suffit de dévier très légèrement de la route pour que les problèmes arrivent. »

2026, un été de records qui remet tout à nu

Ce n’est pas la première fois que ces vestiges pointent le bout de leur coque. Le phénomène avait déjà marqué les esprits en 2022, année de sécheresse historique en Europe, puis de nouveau en 2024. Mais l’été 2026 semble battre les précédents records d’exposition. Au moins vingt épaves de tailles diverses sont désormais visibles à l’œil nu depuis les rives de Prahovo. Certaines n’ont jamais été aussi accessibles : des habitants et des touristes s’y aventurent en barque, photographient les tourelles rouillées, parfois même s’y baignent à proximité.

Le danger, lui, n’a rien de folklorique. Les navires, certains encore chargés d’armes, appartenaient à la flotte de la mer Noire de l’Allemagne nazie, sabordée volontairement lors de la retraite face à l’avancée soviétique. Plusieurs coques renferment toujours des munitions non explosées, un héritage macabre qui complique toute tentative de nettoyage définitif du lit du fleuve. Ce n’est pas qu’une curiosité archivistique locale : ce même été, ailleurs sur le fleuve, des restes datant d’avant 1950 ont aussi émergé près d’un parc national hongrois, signe que la baisse des eaux touche l’ensemble du bassin danubien, sur près de 2 850 kilomètres entre la Forêt-Noire et la mer Noire.

La sécheresse ne s’arrête d’ailleurs pas aux épaves. Les niveaux d’eau du Danube, le deuxième plus long fleuve d’Europe, ont chuté si bas à cause de la sécheresse que des dizaines de coques de navires de guerre allemands de la Seconde Guerre mondiale émergent désormais à la vue, tandis que les basses eaux ont aussi poussé des centrales électriques au bord de l’arrêt, forçant les gouvernements d’Europe centrale et orientale à prendre des mesures d’économie d’électricité. Un habitant de Prahovo, Krsta Brandic, décrit une situation inédite pour le trafic fluvial : « Comme vous pouvez le voir, les gros navires ne peuvent plus passer. »

Un chantier de renflouement à 30 millions d’euros

Face à ce problème récurrent, l’Union européenne a mis la main à la poche depuis plusieurs années déjà. Le projet consiste à retirer 21 navires coulés, alors que l’on estime qu’il pourrait y en avoir davantage sous l’eau, jusqu’à 40, mais ce sont ces 21 embarcations qui gênent actuellement le chenal de navigation du Danube, en particulier lors des périodes de basses eaux. La facture totale de l’opération est loin d’être anodine : le coût total de l’opération est estimé à 30 millions d’euros, dont environ 16 millions sous forme de subventions.

Pourquoi un tel investissement pour des ferrailles vieilles de huit décennies ? D’abord une question de sécurité : certaines embarcations abriteraient encore des munitions susceptibles d’exploser au cours des opérations de récupération, ce qui impose des précautions extrêmes à chaque intervention de plongeurs. Ensuite, une question purement économique. La récupération des premières épaves répond aussi à des motifs économiques, car les débris provoquent d’importants retards dans le transport de marchandises, la Serbie subissant chaque année une perte estimée à cinq millions d’euros. Quand on sait que certains tronçons du fleuve voient leur largeur navigable réduite de près de moitié à cause des carcasses immergées, on comprend l’urgence.

Ce grand déshabillage estival du Danube a aussi son revers silencieux : chaque nouvelle sécheresse remet en lumière un chantier de mémoire jamais vraiment terminé. Les autorités communistes yougoslaves avaient bien retiré une partie de la flotte après-guerre, mais la plupart des navires sont restés en place à cause des explosifs qu’ils transportaient, un legs de la Seconde Guerre mondiale que ni le temps ni les crédits européens n’ont réussi à effacer complètement. Reste une question qui dépasse Prahovo : combien de rivières européennes cachent encore, sous leurs eaux basses, des morceaux d’histoire qu’on croyait engloutis pour de bon ?