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On pensait lire le progrès de notre intelligence dans ces silex de plus en plus petits : des chercheurs ont montré que la vraie cause était ailleurs

On pensait lire le progrès de notre intelligence dans ces silex de plus en plus petits : des chercheurs ont montré que la ...

À retenir

  • Les archéologues attribuaient les petits outils préhistoriques à une intelligence supérieure : une explication remise en question
  • La vraie cause de cette transition pourrait tenir en un mot que les chercheurs révèlent
  • Cette découverte inverse notre compréhension de ce qui a réellement motivé l’innovation humaine préhistorique

Des silex de moins en moins imposants, mais pas pour la raison qu’on croyait

Pendant plus d’un million d’années, les mêmes gestes. Les mêmes outils massifs, taillés dans des blocs de silex ou de calcaire, transmis de génération en génération sur tout le pourtour du Levant. Puis, il y a environ 200 000 ans, quelque chose bascule. Pendant plus d’un million d’années, les premiers humains de la région du Levant, au Proche-Orient, ont utilisé toute une gamme d’outils lourds, comme des bifaces massifs et des boules de pierre, pour des tâches importantes, notamment le traitement des carcasses animales. Mais il y a environ 200 000 ans, les outils lourds ont presque entièrement disparu du registre fossile, tandis que le nombre d’outils légers a augmenté, comme des lames, des éclats et des grattoirs spécialisés.

Longtemps, cette miniaturisation a été lue comme la preuve d’un saut cognitif. Des cerveaux plus performants, une motricité fine plus aboutie, une planification mentale plus sophistiquée : le récit classique voulait que des outils plus petits et plus précis traduisent une intelligence grandissante. Une équipe de chercheurs de l’université de Tel Aviv vient de démontrer que l’explication est ailleurs, et elle tient en un mot : la faim.

Ce ne sont pas les cerveaux qui ont changé, ce sont les proies

L’étude, publiée dans la revue Quaternary Science Reviews, a été menée par Vlad Litov, Miki Ben-Dor et Ran Barkai, du département d’archéologie de l’université de Tel Aviv. Leur méthode ? Éplucher les données de 47 sites archéologiques connus répartis dans tout le Levant, couvrant l’ensemble de la période paléolithique, qui s’est étendue sur environ 3,3 millions d’années jusqu’à il y a 12 000 ans. Un travail de fourmi, patient, qui croise deux types de données : la taille et la nature des outils retrouvés sur chaque site, et la composition de la faune locale à la même époque.

Le résultat surprend par sa simplicité. Les chercheurs suggèrent qu’à cette époque, il y a eu une baisse significative du nombre de mégaherbivores pesant plus de 1 000 kilogrammes, ce qui a pu contraindre les premiers humains à s’adapter en chassant des proies plus petites. Quand les éléphants et autres géants ont commencé à se raréfier, l’outillage a suivi le mouvement. Pas l’inverse.

L’idée n’est pas neuve dans l’absolu, mais elle prend ici une ampleur inédite grâce à l’échelle d’analyse. Les mêmes chercheurs avaient déjà montré, dans des travaux antérieurs, que la taille des proies chassées dans le Levant méridional n’avait cessé de décliner sur plus d’un million d’années. Cette fois, ils établissent le lien direct avec l’outillage lithique : les assemblages du Paléolithique ancien, marqués par la présence récurrente de bifaces, hachoirs, fendoirs, grattoirs massifs et boules de pierre façonnées, voient ces technologies lourdes disparaître presque entièrement après la transition Paléolithique inférieur-moyen, coïncidant avec l’émergence de nouveaux outillages légers.

Pourquoi un mammouth appelait un gros marteau de pierre

Pour comprendre la logique, il faut se représenter ce que signifiait dépecer un éléphant il y a 300 000 ans. Une peau épaisse de plusieurs centimètres, des os massifs à fracturer pour en extraire la moelle, des tonnes de chair à traiter avant que les prédateurs concurrents n’arrivent. Ce travail réclamait des outils robustes, capables d’encaisser des chocs répétés sans se briser : bifaces de plusieurs centaines de grammes, boules de pierre pour fracasser les os, racloirs massifs pour racler les peaux épaisses.

Un chevreuil ou une gazelle, en revanche, c’est une tout autre affaire. Peau fine, os fragiles, carcasse rapidement traitée avant qu’elle ne pourrisse. Ici, la précision prime sur la force brute. Des lames fines, des éclats retouchés, des grattoirs spécialisés deviennent plus efficaces qu’un pavé de silex de deux kilos. Les chercheurs suggèrent que les outils lourds du Paléolithique ancien levantin étaient d’abord liés au traitement animal et à une subsistance centrée sur l’exploitation des mégaherbivores, tandis que les outillages légers plus élaborés sont apparus en réponse à une dépendance croissante envers des proies plus petites.

Ce qui rend l’étude particulièrement convaincante, c’est sa dimension comparative. La stabilité de la production d’outils lourds a pu persister dans d’autres régions où de grandes proies communes sont restées disponibles plus longtemps. Là où les mammouths et les éléphants ont continué à peupler le paysage, les gros outils sont restés d’actualité. Là où ils ont disparu, l’outillage s’est allégé. Le lien de cause à effet devient difficile à ignorer quand il se vérifie ainsi, région par région.

Un débat qui dépasse largement les cailloux taillés

Cette découverte s’inscrit dans un contexte scientifique plus large : celui du rôle de l’humain dans la disparition de la mégafaune. Les mêmes auteurs avaient déjà avancé, dans une étude antérieure largement relayée, une hypothèse osée sur la chasse préhistorique. Selon eux, les humains ont toujours préféré chasser les plus gros animaux disponibles dans leur environnement, jusqu’à ce qu’ils deviennent très rares ou éteints, forçant les chasseurs préhistoriques à chercher la taille suivante, ce qui obligeait chaque espèce humaine à chasser des animaux plus petits que son prédécesseur pour obtenir la même quantité de calories.

L’aspect le plus troublant de cette théorie, c’est qu’elle inverse la causalité qu’on pensait acquise. On croyait que l’humain était devenu plus malin, donc capable de miniaturiser ses outils. Il semblerait plutôt que l’humain ait épuisé ses ressources les plus faciles à exploiter, ce qui l’a contraint à innover pour survivre. La nécessité, pas le génie, aurait été le moteur premier. Une nuance qui change tout dans la manière de raconter notre propre histoire évolutive : le progrès technique ne serait pas tant le fruit d’une intelligence en expansion libre que d’une pression environnementale de plus en plus serrée.

Reste une question ouverte, que les auteurs eux-mêmes n’éludent pas : la disparition des mégaherbivores est-elle uniquement due à la pression de chasse humaine, ou le climat y a-t-il aussi contribué ? Le débat scientifique sur les causes de l’extinction de la mégafaune reste vif, entre partisans d’une responsabilité humaine dominante et défenseurs d’un rôle plus important des bouleversements climatiques. Ce que cette nouvelle étude apporte, en tout cas, c’est une preuve supplémentaire que nos silex racontent moins l’histoire de notre cerveau que celle de notre assiette.