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Marseille a une fosse commune creusée en 1720 au pied de la Major : ses morts reposent sur un sol que plus personne n’avait vu depuis quinze siècles

Marseille a une fosse commune creusée en 1720 au pied de la Major : ses morts reposent sur un sol que plus personne n'avai...

Sous l’esplanade qui borde la cathédrale de la Major, à Marseille, des archéologues ont mis au jour en 2008 une fosse commune creusée dans l’urgence de l’été 1720. Elle repose sur un sol vieux de quinze siècles. Cette fosse commune, aménagée lors de la peste de 1720, repose directement sur les niveaux antiques, comme le montre le dégagement de la mosaïque du Ve siècle mitoyenne. Entre les os des pestiférés et les tesselles colorées d’un palais épiscopal du Bas-Empire, il n’y a littéralement rien : douze siècles d’histoire marseillaise se sont volatilisés, ou plutôt, ils ont été effacés par les terrassements successifs qui ont raboté le terrain jusqu’à cette surface antique, longtemps avant que les fossoyeurs de 1720 n’y jettent leurs charrettes de cadavres.

À retenir

  • Pourquoi une fosse commune de 1720 repose-t-elle directement sur les vestiges d’un palais du Ve siècle ?
  • Comment les archéologues ont-ils pu dater précisément les différentes couches d’occupation du site ?
  • Qu’est devenu le plus grand baptistère de la chrétienté d’Occident après sa destruction ?

Un été où Marseille ne pouvait plus enterrer ses morts

Tout commence par un bateau. Le Grand Saint-Antoine, un navire marseillais en provenance de Syrie chargé de soieries et de coton, échappe à l’obligation de quarantaine ; plusieurs marins meurent durant la traversée et la peste se répand en ville. L’épidémie explose en quelques semaines. Dès la fin juin 1720, elle prend une telle ampleur que les cadavres des victimes doivent être évacués d’urgence et ensevelis hors des cimetières. Les chiffres donnent le vertige pour une ville qui compte alors une centaine de milliers d’habitants : on parle de cinquante morts par jour dès le mois de juillet.

Début août, les autorités changent radicalement de méthode. Dès le début du mois d’août 1720, les caveaux des églises et les cimetières ne sont plus autorisés à recevoir les corps des pestiférés, qui doivent être emmenés aux infirmeries par les « corbeaux » ; à partir du 8 août, l’ouverture de fosses communes s’impose. Impossible de trouver assez de bras pour creuser : une compagnie de grenadiers va jusqu’à enlever de force des paysans dans les campagnes pour creuser une quinzaine de fosses à l’extérieur des remparts. L’épisode le plus célèbre reste celui du chevalier Roze, qui accepte de nettoyer le quartier de la Tourette : à la tête d’un détachement de cent forçats, il fait jeter dans deux vieux bastions un millier de cadavres recouverts de chaux vive. Sur cinq forçats employés à cette tâche, quatre n’y survivront pas.

Le sol que plus personne n’avait revu depuis l’Antiquité

La fosse de la Major appartient à cette même logique de sépulture d’urgence, ce que les archéologues appellent une « sépulture de catastrophe ». Des témoignages archéologiques de cette vague de peste ont été retrouvés sur deux sites, la rue Leca et l’esplanade de la Major, dans les deux cas des sépultures de catastrophe caractérisées par de grandes fosses où les corps sont jetés et couverts de chaux vive. Ce qui rend le site de la Major particulier, c’est ce sur quoi il a été creusé. Le quartier avait accueilli, dès le Ve siècle, le premier groupe épiscopal de Marseille, avec une cathédrale primitive et un baptistère si vaste que les spécialistes le considèrent comme un monument hors norme pour l’époque : avec vingt-trois mètres de côté, ce baptistère se présentait alors comme le plus grand de la chrétienté d’Occident.

La fouille de 2008, menée par l’Inrap dans le cadre de l’aménagement paysager conduit par l’établissement public Euroméditerranée, a justement permis de retrouver les traces de ce faste disparu. Elle a livré un sol mosaïqué daté de la première moitié du Ve siècle, similaire à celui du groupe épiscopal voisin. Le décor, partiellement conservé, impressionne encore : la mosaïque polychrome est conservée sur 15 m2, environ la moitié de sa surface totale, avec des motifs qui rappellent les symboles chrétiens de la vie éternelle. Selon l’archéologue en charge du chantier, il s’agirait probablement du palais épiscopal, la dernière découverte mettant en évidence la salle d’apparat de la résidence du premier évêque de Marseille. Ce sol somptueux avait déjà été aperçu une fois, en 1852, lors des travaux de construction de la nouvelle cathédrale : des bâtiments de l’église primitive et le baptistère paléochrétien du Ve siècle avaient alors été dégagés, mais détruits dans la foulée et seulement connus par des plans publiés en 1905. Entre cette destruction du XIXe siècle et la fouille de 2008, personne n’avait donc revu ce sol depuis quinze cents ans.

Des ossements qui racontent l’urgence et l’oubli

Le chantier de la Major n’a pas seulement livré des mosaïques. La fosse commune de la peste de 1720 y a fait l’objet de prélèvements d’os pour l’étude des pathologies, une pratique désormais classique en paléopathologie pour comprendre l’état sanitaire des victimes. Le site n’est pas isolé : à deux pas, une autre fosse avait déjà été fouillée en 1994, rue Leca, dans les anciens jardins du couvent de l’Observance. Elle affichait des dimensions imposantes, trente mètres sur dix, avec des inhumations multiples. Près de 200 squelettes très inégalement répartis y ont été découverts, avec une concentration très forte dans la partie orientale et une quasi-absence d’individus à l’ouest. Les archives confirment que cette fosse précise a été creusée pour les pestiférés en mai 1722, lors de la rechute épidémique.

Le geste funéraire, dans les deux fosses, trahit la même panique. Les postures des corps, souvent atypiques, résultent d’un probable jet depuis les bords de la fosse, voire d’un déchargement direct de tombereaux, et le mobilier retrouvé, médailles votives, monnaies, éléments vestimentaires, parfois associé à certains squelettes, indique que beaucoup de corps furent inhumés sans être dépouillés. On imagine mal la scène autrement qu’en pleine sidération collective : plus de rites, plus de linceuls, juste la nécessité d’éloigner les corps le plus vite possible. Longtemps, ce genre de découverte n’a d’ailleurs suscité aucun intérêt scientifique. Tout au long du XIXe siècle, plusieurs anciennes fosses communes ont été mises au jour lors de travaux d’aménagement, mais ces charniers n’ont jamais été jugés dignes d’intérêt archéologique et les restes humains ont été réinhumés ou mis en décharge. C’est justement pour lutter contre cette destruction régulière d’archives qu’a été entreprise, en 1994, la fouille méthodique de la fosse de la rue Leca.

Le chantier de l’esplanade couvrait environ 1 200 m², mais tout n’était pas exploitable : une partie de l’emprise ne recelait plus de vestiges, détruits par de multiples réseaux contemporains, tandis que les séquences préservées apparaissaient immédiatement sous le goudron et pouvaient atteindre, au sud du site, trois mètres de hauteur. Trois mètres qui contiennent, superposées, une domus romaine, un palais épiscopal du Ve siècle, un cimetière paroissial actif jusqu’à l’époque moderne et, tout en haut, les victimes anonymes de 1720. Aujourd’hui, l’esplanade a été réaménagée en espace public par Euroméditerranée : des touristes et des Marseillais s’y promènent chaque jour, sans se douter qu’ils marchent au-dessus d’un empilement d’époques que la ville a mis des siècles à révéler, couche par couche.