Sous l’un des sites archéologiques les plus visités du Pakistan, une paroi de brique crue vieille de 70 ans de fouilles vient de livrer un secret bien gardé. Mohenjo-daro, la cité emblématique de la civilisation de l’Indus qu’on pensait surgie presque d’un coup vers 2600 avant notre ère, avait en réalité commencé à prendre forme des siècles auparavant, au bord du fleuve, sous les traits d’un établissement bien plus modeste.
Les nouvelles datations au radiocarbone ont confirmé une occupation urbaine plus ancienne à Mohenjo-daro durant la phase Kot Diji, autour de 3300-2600 av. J.-C. C’est une équipe mixte, réunissant la Direction générale des antiquités du Sindh et la Sindh Exploration & Adventure Society, qui a mené ces fouilles. Les travaux ont été menés en 2025-2026, sous la direction des archéologues pakistanais Asma Ibrahim et Ali Lashari, aux côtés de Jonathan Mark Kenoyer de l’université du Wisconsin, une pointure mondiale de l’archéologie de l’Indus.
À retenir
- Un mur oublié pendant sept décennies livre ses secrets grâce aux datations au radiocarbone
- Des habitants vivaient déjà sur le site avant même la construction de la première muraille
- La ville s’est construite en strates successives, pas en explosion soudaine comme on le croyait
Un mur mal identifié pendant sept décennies
L’histoire commence, comme souvent en archéologie, par une erreur d’interprétation. Les nouvelles fouilles menées au niveau de la plaine, à l’ouest du célèbre Stupa Mound, ont fourni cinq nouvelles datations au radiocarbone pour un imposant mur d’enceinte en brique crue, découvert initialement par Mortimer Wheeler en 1950 mais mal identifié comme un simple ouvrage de protection contre les inondations. Pendant des décennies, personne n’a soupçonné que cette structure racontait en réalité les premiers pas de la ville.
Les prélèvements ont changé la donne. La céramique et les échantillons de carbone issus des niveaux les plus bas du premier mur indiquent que cette structure initiale a été construite à la fin de la phase harappéenne ancienne, dite phase de Kot Diji, autour de 2700-2600 av. J.-C., soit environ cent ans avant le début de la phase harappéenne proprement dite. Cent ans, à l’échelle d’une civilisation vieille de plusieurs millénaires, cela peut sembler négligeable. Mais c’est justement ce siècle qui manquait pour comprendre comment une bourgade s’est transformée en métropole.
Plus troublant encore : sous ce mur fondateur, le sol garde la trace d’une vie antérieure. La céramique de type Kot Diji recueillie lors de nouveaux carottages profonds, sous le premier mur d’enceinte, révèle la présence d’une occupation harappéenne ancienne substantielle avant même la construction de cette première muraille. des habitants vivaient déjà sur ce site, sans mur, sans plan urbain élaboré, bien avant que Mohenjo-daro ne devienne la cité aux 700 puits et aux rues rectilignes que l’on connaît.
Ce que ça change vraiment (et ce que ça ne change pas)
Attention aux raccourcis. Plusieurs médias ont conclu, un peu vite, que Mohenjo-daro serait désormais la plus vieille ville du monde, devançant l’Égypte et la Mésopotamie. Des chercheurs spécialistes de la région ont tenu à recadrer le débat. Le résultat récent de Mohenjo-daro ne suggère pas que la cité ou son urbanisation date de 3300 av. J.-C. Il indique plutôt que le site s’enracine dans une phase culturelle bien plus ancienne. La nuance compte : ce n’est pas la ville planifiée, avec ses bains publics et ses greniers, qui remonte à cette époque, mais un village antérieur sur lequel elle s’est construite.
Ce phénomène n’est pas isolé. Cette phase préurbaine harappéenne ancienne a été retrouvée sur de nombreux sites, dont Harappa, Rakhigarhi et Dholavira. Mohenjo-daro rejoint donc un schéma déjà documenté ailleurs dans la vallée de l’Indus : partout, la même mécanique d’urbanisation lente, par strates successives, plutôt qu’une explosion soudaine de villes sorties de nulle part.
Le mur lui-même raconte cette histoire de continuité. Les sections supérieures de la structure appartiennent à la période harappéenne mature, après 2600 av. J.-C., moment où la ville a connu sa plus large expansion, tandis que les registres montrent que la structure a été activement entretenue au moins jusqu’à 2200 av. J.-C., reflétant une planification urbaine soutenue sur plusieurs générations. Un même mur, retouché et agrandi pendant près d’un millénaire : voilà qui ressemble davantage à un chantier permanent qu’à un coup d’éclat architectural.
Une cité qui a connu son âge d’or avant de s’effondrer
À son apogée, Mohenjo-daro n’avait rien d’un simple village agrandi. La ville rivalisait avec les cités contemporaines d’Égypte et de Mésopotamie, atteignant une population maximale de 40 000 habitants avant son abandon vers 1900 av. J.-C. Un système d’égouts parmi les plus sophistiqués de l’Antiquité, des rues tracées au cordeau, des centaines de puits : la maturité de cet urbanisme tranche avec l’humilité de ses origines, désormais mieux documentées.
Reste la question qui hante les archéologues depuis un siècle : pourquoi cette civilisation a-t-elle disparu ? Les hypothèses d’invasions ou de massacres n’ont jamais vraiment convaincu, faute de preuves tangibles. La piste climatique, elle, gagne du terrain. Le changement climatique s’impose comme l’une des explications les plus plausibles, après qu’une étude de 2025 a mis en évidence quatre longues sécheresses. Des sécheresses étalées sur des décennies, laissant aux populations le temps de s’adapter, mais sans doute pas celui de reconstruire une vie urbaine aussi complexe qu’auparavant.
Il reste encore beaucoup à creuser, littéralement. Les niveaux les plus anciens du site se trouvent aujourd’hui sous la nappe phréatique, ce qui empêche les archéologues d’atteindre les toutes premières traces d’occupation humaine sur ce site. Une limite technique qui laisse planer un mystère persistant : combien de siècles supplémentaires Mohenjo-daro cache-t-elle encore sous ses eaux souterraines ? La prochaine campagne de fouilles, prévue pour cartographier l’intégralité du tracé de ce mur fondateur, pourrait bien apporter d’autres surprises.
Sources : archeoblogue.com | universalis.fr
