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Sous les ruines d’Imet, dans le delta du Nil, dormait depuis des siècles un colosse de Ramsès II qu’aucun atelier de la ville n’avait jamais taillé

Sous les ruines d'Imet, dans le delta du Nil, dormait depuis des siècles un colosse de Ramsès II qu'aucun atelier de la vi...

Une statue de pierre à l’effigie de Ramsès II, transportée il y a plus de trois mille ans depuis la capitale du pharaon jusqu’à une cité voisine, vient de refaire surface sous les décombres du delta du Nil. Des archéologues travaillant dans l’est du delta du Nil ont mis au jour la moitié supérieure d’une grande statue à Tell El-Faraoun, dans le gouvernorat de Sharqiya, sur un site connu dans l’Antiquité sous le nom d’Imet. Le plus étonnant dans cette histoire ? Cette statue monumentale n’a jamais été sculptée par les artisans locaux.

À retenir

  • Une statue colossale de Ramsès II remonte à la surface après des siècles d’oubli sous le sable égyptien
  • L’énigme du transport : comment une statue de 6 tonnes a-t-elle traversé 24 kilomètres sans technologie moderne ?
  • Une pièce d’une triade disparue, sculptée ailleurs et réutilisée pour renforcer le prestige local

Un colosse amputé, mais bien reconnaissable

Cette statue imposante, amputée de sa partie inférieure (jambes et socle) et en mauvais état de conservation, pèserait entre 5 et 6 tonnes, pour une hauteur d’environ 2,20 mètres. Malgré l’érosion et les dégâts de surface, les traits caractéristiques du souverain restent lisibles : des dégâts de surface sont visibles, mais les éléments essentiels de l’iconographie royale demeurent clairs, avec des détails stylistiques associés au règne de Ramsès II, qui a régné entre environ 1279 et 1213 avant notre ère.

Les chercheurs pensent que ce fragment ne constituait pas une pièce isolée. Ils estiment que la statue faisait autrefois partie d’une triade, un groupe de trois statues qui se dressaient souvent dans les espaces des temples, disposées de manière à refléter des idées religieuses et l’autorité royale. Un ensemble sculptural pensé comme une mise en scène du pouvoir, où le roi apparaissait entouré de divinités protectrices, une pratique qui affirmait à la fois sa légitimité et sa proximité avec le sacré.

Le long voyage depuis Pi-Ramsès

L’élément qui rend cette découverte particulièrement intéressante ne tient pas tant à la statue elle-même qu’à son parcours. Selon Mohamed Abdel-Badie, chef du secteur des Antiquités égyptiennes, la statue n’aurait pas été sculptée sur place. Les études préliminaires indiquent qu’elle aurait été transportée dans l’Antiquité depuis Pi-Ramsès vers Tell Pharaon, anciennement connue sous le nom d’Imet. Pi-Ramsès, littéralement « la Maison de Ramsès », était la ville capitale construite par ce pharaon de la XIXe dynastie. Une capitale colossale, abandonnée après la mort du souverain, mais dont les monuments ont continué à voyager pendant des siècles.

La distance n’était pas anodine. La nouvelle statue a été mise au jour à 24 kilomètres au nord de Pi-Ramsès, dans l’ancienne cité d’Imet (aujourd’hui Tel Fara’un), suggérant que les dirigeants de la ville ont fait glisser ce monument massif depuis son ancien emplacement. Concrètement, cela signifiait mobiliser une main-d’œuvre considérable : pour transporter la statue, des centaines d’ouvriers ont dû la faire basculer sur des traîneaux en bois, puis humidifier le sable et la tirer, centimètre par centimètre, jusqu’à son nouvel emplacement. Un spectacle qui devait attirer les foules le long du parcours, tant l’opération relevait de l’exploit logistique pour l’époque.

Pourquoi s’embarrasser d’un tel effort plutôt que de tailler une nouvelle statue sur place ? La réponse tient autant à l’économie qu’au prestige. Il était plus facile et moins coûteux de réutiliser une structure habilement sculptée que d’en extraire et transporter une nouvelle, si bien que les pharaons réutilisaient régulièrement d’anciens monuments pour répondre à leurs besoins. Réutiliser des objets associés à Ramsès II était particulièrement courant, car il était largement considéré comme un dirigeant puissant et couronné de succès. Récupérer son image, c’était s’approprier un peu de son aura.

Imet, la cité de la déesse-cobra

Le site où repose désormais la statue n’est pas un lieu anodin. Imet était une autre capitale établie après l’abandon de Pi-Ramsès. Elle était étroitement associée au culte de la déesse-cobra Wadjet, l’une des principales divinités protectrices de la Basse-Égypte. La statue n’a d’ailleurs pas été abandonnée n’importe où : elle a été découverte au sein d’un complexe de temples, ce qui suggère un usage religieux privilégié.

Ce déplacement de monument répondait à une logique politique précise. En installant l’effigie du grand bâtisseur dans leur propre sanctuaire, les dirigeants locaux d’Imet ont cherché à renforcer leur réputation en s’appropriant l’image de Ramsès II ; cela « renforçait la légitimité royale et reliait les sanctuaires locaux au prestige des traditions monarchiques antérieures ». Une stratégie d’image, en somme, vieille de trois mille ans mais étonnamment moderne dans son principe : associer sa marque locale à celle d’une figure qui fait déjà autorité.

Direction les entrepôts de San Al-Hagar

Face à la fragilité du matériau, l’équipe archéologique n’a pas tardé à agir. En raison de la fragilité de la pierre, les autorités ont procédé au transfert immédiat de la statue vers les entrepôts muséaux de San Al-Hagar, où une équipe spécialisée a entamé des travaux de conservation. Les restaurateurs préparent désormais un travail de restauration visant à stabiliser la surface et à préserver les détails encore visibles.

Reste une question ouverte pour les archéologues : où se cachent les deux autres statues de la triade supposée, et surtout les jambes du colosse retrouvé ? Le site de Tell el-Faraoun, exploré depuis des décennies mais loin d’avoir livré tous ses secrets, pourrait bien réserver d’autres surprises. À chaque campagne de fouilles dans le delta, c’est un peu plus de la géographie politique et religieuse de l’Égypte du Nouvel Empire qui refait surface, fragment par fragment, tonne par tonne.