Sous les pavés de la Piazza Andrea Costa, en plein centre de Fano, sur la côte adriatique italienne, dormait un secret vieux de deux millénaires. Les autorités italiennes ont annoncé avoir identifié les vestiges d’une basilique publique datant de plus de 2 000 ans, attribuée à Marcus Vitruvius Pollio, plus connu sous le nom de Vitruve. Et ce n’est pas n’importe quel architecte romain : c’est celui qui a écrit le manuel de référence de toute l’architecture occidentale, un texte qui allait influencer profondément l’histoire de l’art, de la Renaissance jusqu’à Léonard de Vinci et son célèbre Homme de Vitruve. La découverte répond enfin à une question vieille comme les ruines elles-mêmes : pourquoi cet homme, si avare de compliments sur ses propres réalisations, s’était-il vanté d’avoir bâti précisément ce monument-là ?
À retenir
- Une place ordinaire cache un secret monumental depuis deux mille ans
- Les archéologues ont utilisé un traité antique comme carte au trésor pour localiser les ruines
- Vitruve revendiquait cet unique édifice comme sa fierté professionnelle — mais pourquoi ?
Une place ordinaire, un monument oublié
Rien ne laissait présager, sous ce carrefour urbain banal des Marches, la présence d’un tel trésor. C’est à l’occasion de travaux de réaménagement, financés dans le cadre du plan italien de relance post-pandémie, que les pelleteuses ont mis au jour des blocs de pierre, des bases de colonnes et des pans de mur encore recouverts de leur enduit d’origine. Les investigations en cours s’inscrivent dans le cadre du réaménagement de la Piazza Andrea Costa, un projet financé par le plan national de relance et de résilience italien (PNRR). Sans ces travaux de voirie, personne n’aurait probablement jamais remis la main dessus.
L’annonce officielle, en janvier 2026, a été un choc pour le monde de l’archéologie. « On attendait cette découverte depuis plus de deux mille ans et nous pouvons dire aujourd’hui que nous avons trouvé la basilique de Vitruve », a résumé le maire de Fano. La formule n’a rien d’exagéré : pendant plus de 500 ans, érudits et chercheurs ont tenté, en vain, d’en localiser la trace matérielle. Depuis la Renaissance, générations d’historiens de l’art avaient épluché le texte latin sans jamais parvenir à poser le doigt sur la moindre pierre. Le ministre italien de la Culture, Alessandro Giuli, n’a pas mâché ses mots lors de la conférence de presse, évoquant une trouvaille qui redéfinit la discipline elle-même.
Le seul chantier dont Vitruve revendiquait la paternité
Voilà justement où se niche l’explication à cette vantardise millénaire. Vitruve, mort vers 15 avant notre ère, a rédigé un traité en dix volumes, le De architectura, qui reste à ce jour le plus vieux manuel d’architecture conservé intégralement. Sur des centaines de pages consacrées aux temples, aux théâtres, aux aqueducs et aux machines de guerre, un seul chantier porte sa signature personnelle. Fait rare : cette basilique est le seul édifice que Vitruve affirme avoir conçu lui-même, lui attribuant une « dignité et une beauté suprêmes ». Dans un métier où l’on théorise plus qu’on ne bâtit, revendiquer un ouvrage aussi massif relevait presque de la provocation professionnelle.
Et massif, il l’était. Les colonnes, d’environ 1,5 mètre de diamètre, suggèrent un édifice monumental pouvant atteindre près de quinze mètres de hauteur. Pour donner une idée : c’est à peu près la hauteur d’un immeuble de cinq étages, entièrement soutenue par des colonnades disposées selon un plan rigoureusement rectangulaire. Le bâtiment est défini par un plan rectangulaire articulé par une colonnade périmétrique, avec huit colonnes sur les côtés longs et quatre sur les côtés courts. Une architecture pensée pour dominer visuellement le forum de la ville antique, Fanum Fortunae, colonie fondée ou réaménagée sous Auguste.
Le texte antique utilisé comme carte au trésor
Ce qui rend cette histoire vraiment singulière, ce n’est pas seulement la taille du bâtiment. C’est la méthode employée pour le retrouver. Les archéologues n’ont pas fouillé au hasard : ils ont pris le traité de Vitruve à la lettre, littéralement. Les archéologues ont même utilisé le traité antique comme une véritable carte : en creusant à l’endroit exact où Vitruve situait une colonne d’angle, ils l’ont trouvée. Un moment suspendu, presque irréel, pour une équipe qui pariait sur la fiabilité d’un texte vieux de deux mille ans rédigé sans plan, sans coordonnées, uniquement en mesures et en proportions.
La correspondance a laissé les spécialistes eux-mêmes surpris. « Il y a peu de certitudes en archéologie, mais la correspondance est ici impressionnante », reconnaissent les experts. La découverte de cette colonne d’angle a d’ailleurs joué un rôle décisif : elle a permis de fixer l’orientation exacte de l’édifice et sa position dans le tissu urbain, coincé entre deux places publiques adjacentes. On comprend mieux, dès lors, pourquoi Vitruve pouvait se targuer d’un tel ouvrage : il ne décrivait pas une théorie abstraite, mais un bâtiment réellement sorti de terre, aux proportions exactement conformes à ce qu’il avait couché sur le papyrus des siècles auparavant.
Un chantier qui continue de livrer ses secrets
La fouille n’est pas terminée. La première phase des investigations archéologiques sur la Piazza Andrea Costa vient de s’achever, mais le projet de mise en valeur du site entre dans une nouvelle étape. La collaboration avec la Surintendance porte ses fruits, au point que la municipalité et la région des Marches ont décidé d’investir 400 000 euros supplémentaires au total pour poursuivre la mise en valeur de cette découverte. De quoi financer de nouvelles fouilles, mais aussi imaginer comment présenter ces vestiges aux visiteurs sans pour autant transformer une place de centre-ville en chantier archéologique permanent, un défi que connaissent bien la plupart des municipalités italiennes assises sur un sous-sol antique.
Reste une question que les chercheurs n’ont pas fini d’explorer : Vitruve évoquait dans son texte d’autres constructions voisines de sa basilique, un marché couvert, des thermes, et surtout un temple de Jupiter censé lui faire face de l’autre côté du forum. Si ces bâtiments dorment eux aussi sous les rues actuelles de Fano, la petite ville des Marches pourrait bien devenir, dans les prochaines années, l’un des sites les plus scrutés de toute l’archéologie romaine.
Sources : faton.fr | arkeonews.net
