Perseverance a entendu quelque chose qu’aucun engin n’avait capté avant lui. Le microphone embarqué sur le rover de la NASA a enregistré, à plusieurs dizaines de reprises, de minuscules décharges électriques crépitant au cœur des tourbillons de poussière martiens. Un phénomène longtemps supposé par les scientifiques, jamais démontré, et qui pourrait bien rebattre les cartes de la conception des futures combinaisons spatiales destinées aux astronautes.
À retenir
- 55 micro-décharges électriques détectées en deux années martiennes : un phénomène supposé confirmé
- Ces décharges ne suivent pas la logique attendue : une révélation surprenante sur le climat martien
- Les ingénieurs face à un nouveau défi : protéger l’électronique et les futurs astronautes contre ces étincelles invisibles
Un « clac » comparable à une portière de voiture par temps sec
Le son n’a rien de spectaculaire à l’oreille. Ce sont de « petits “clac” » comparables à « ce que vous pouvez ressentir par temps sec quand vous touchez votre portière de voiture et qu’il y a un peu d’électricité statique », décrit Baptiste Chide, chercheur CNRS à l’Institut de recherche en astrophysique et planétologie de Toulouse. L’analogie n’est pas anodine : sur Terre, ce genre de décharge résulte du frottement entre deux surfaces qui échangent des charges électriques. Sur Mars, ce sont les grains de poussière eux-mêmes qui se cognent et se frottent les uns aux autres à l’intérieur des tourbillons, générant ce que les chercheurs appellent une friction triboélectrique.
Ces étincelles sont minuscules. Les arcs électriques mesurent quelques centimètres et se produisent dans un rayon de deux mètres autour du microphone perché en haut du mât du rover. Mais leur discrétion ne les rend pas négligeables pour autant. Ce sont des décharges « très faibles en énergie », mais présentes « absolument tout le temps et partout » sur Mars, et dont l’impact est loin d’être négligeable, précise le planétologue. On ne parle pas d’un phénomène rare et localisé, mais d’un bruit de fond électrique permanent sur toute la planète rouge.
Cinquante-cinq événements en deux ans martiens
Pour arriver à cette conclusion, l’équipe menée par Baptiste Chide a passé au crible 28 heures d’enregistrements du microphone de Perseverance, collectées sur deux années martiennes. Le résultat de ce travail de fourmi acoustique a été publié fin novembre 2025 dans la revue Nature, référence incontournable pour ce type de découverte. Le bilan : 55 instances de ce que l’équipe appelle des « mini-éclairs », relevées sur deux années martiennes, principalement pendant les tempêtes de poussière et les tourbillons.
Deux enregistrements en particulier ont marqué les chercheurs. Le premier, capté le sol 215 (jour martien), permet d’entendre distinctement le son électrique. De plus, la paroi du tourbillon se déplaçant au-dessus du rover. Le second, plus tardif au sol 1 296, va encore plus loin dans le détail sonore : on y entend tout cela, plus des particules qui viennent frapper directement le microphone. Une sorte d’archive sonore complète du passage d’un tourbillon, de son approche jusqu’à son impact physique sur l’instrument.
Fait surprenant relevé par les chercheurs : la fréquence de ces décharges ne suit pas la logique qu’on aurait pu attendre. Sur Mars, il existe des saisons où l’atmosphère entière se charge de poussière en suspension à haute altitude. Or, les données montrent qu’il n’y a pas d’augmentation des décharges électriques pendant les périodes où l’atmosphère est la plus poussiéreuse, car la poussière suspendue en altitude bloque le soleil et empêche la surface de chauffer, ce qui supprime la turbulence nécessaire à la charge triboélectrique. ce n’est pas la quantité de poussière dans l’air qui compte, mais le réchauffement local de la surface qui déclenche les tourbillons électriques. Une nuance qui change la façon dont les scientifiques doivent modéliser le climat martien.
Un signal d’alarme pour les concepteurs de combinaisons
C’est là que l’histoire dépasse la simple curiosité scientifique. Ces micro-décharges, même faibles, représentent un risque bien identifié pour l’électronique. Même une petite décharge peut endommager des composants électroniques sensibles, et si aucun dommage n’a été attribué à ce phénomène sur les missions passées, la découverte va permettre aux ingénieurs d’ajuster les spécifications techniques et de revoir les marges de sécurité pour protéger les instruments et les cartes électroniques. Pour les robots actuels, l’enjeu est déjà concret : cela va permettre d’affiner les façons de désigner les instruments, avec des chiffres bien plus précis, pour mieux les protéger, détaille Baptiste Chide.
Mais la vraie question, celle qui préoccupe les équipes qui planchent sur l’exploration humaine, concerne les futurs astronautes. « À long terme, les combinaisons des astronautes qui vont rester longtemps à la surface de Mars ne risquent-elles pas de s’endommager à cause de ces décharges ? Il va falloir se poser la question », souligne le chercheur. Une interrogation légitime quand on sait que la poussière martienne cumule déjà plusieurs handicaps pour l’équipement humain : elle est électrostatique, magnétique, abrasive, hautement oxydante, chimiquement réactive, de forme irrégulière avec des bords arrondis, avec un diamètre moyen d’environ 3 micromètres. Ajoutez à ce cocktail déjà corrosif des décharges électriques permanentes, et l’on comprend pourquoi les ingénieurs textiles et les concepteurs de systèmes électroniques embarqués prennent la nouvelle très au sérieux.
Reste une question ouverte que les chercheurs eux-mêmes reconnaissent ne pas trancher totalement : ces décharges pourraient-elles aussi jouer un rôle chimique, en modifiant la composition du sol ou en perturbant la conservation d’éventuelles molécules organiques ? Certains scientifiques évoquent déjà l’hypothèse que l’électricité statique martienne agisse comme un moteur chimique discret, capable d’altérer la surface sur le long terme. De quoi donner une raison supplémentaire d’écouter attentivement, encore et encore, ce que Mars a à raconter à travers son silence apparent.
Sources : cnews.fr | lapresse.ca


Laisser un commentaire