Sous les collines de Gyeongsan, dans le sud-est de la Corée du Sud, des archéologues exhument depuis des décennies des tombes où des squelettes reposent aux côtés de membres de l’élite locale. Pendant longtemps, l’hypothèse la plus simple semblait la bonne : ces corps supplémentaires appartenaient à des captifs de guerre, des étrangers sacrifiés pour accompagner un noble dans l’au-delà. L’analyse génétique de 78 de ces squelettes vient de démonter cette théorie. Ces hommes et ces femmes n’étaient ni des prisonniers, ni des inconnus. C’étaient des voisins, des cousins, parfois des membres de la même famille que ceux qu’ils étaient censés servir dans la mort.
À retenir
- L’hypothèse des prisonniers de guerre s’effondre sous le poids des preuves génétiques
- Une structure familiale dense et matrilinéaire révèle des liens de sang insoupçonnés entre sacrifiants et sacrifiés
- Une caste héréditaire, transmise de mère en fille, était destinée à mourir pour accompagner ses maîtres
Le sunjang, un rituel funéraire vieux de 1 500 ans
Les tombes étudiées appartiennent au royaume de Silla, l’une des trois grandes puissances qui se partageaient la péninsule coréenne entre le IVe et le VIe siècle. Les archives historiques, notamment les Chroniques des Trois Royaumes, évoquaient déjà une pratique nommée le sunjang. Les textes historiques indiquent qu’à cette époque on y pratiquait le « sunjang », forme de sacrifice humain impliquant des serviteurs, ou « vassaux », qui étaient ensuite inhumés avec les membres de l’élite locale. Sur le terrain, les fouilles confirmaient l’existence de tombes collectives, mais rien ne permettait de savoir qui étaient réellement ces serviteurs sacrifiés.
Ce doute a longtemps orienté les interprétations vers la piste la plus évidente pour des archéologues habitués aux sociétés guerrières de l’époque. Ils ont d’abord supposé que ces victimes accompagnant les défunts étaient des prisonniers de guerre malchanceux ou de simples serviteurs choisis parce qu’ils se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment lors du décès d’un noble. Une lecture logique, à l’échelle de royaumes qui passaient leur temps à guerroyer entre eux. Mais les ossements, une fois passés au crible de la génétique, racontaient une tout autre histoire.
Ce que l’ADN a vraiment révélé
L’équipe de recherche, dont les travaux ont été publiés dans la revue Science Advances, a séquencé le génome de 78 individus issus de 44 tombes du complexe funéraire d’Imdang-Joyeong. Un consortium international de chercheurs a étudié 78 squelettes issus de ce complexe funéraire situé à Gyeongsan, dans le sud-est de la péninsule coréenne. Le résultat a surpris jusqu’aux spécialistes les plus aguerris de l’archéogénétique coréenne.
Premier constat, et sans doute le plus troublant : aucune différence génétique notable ne sépare les propriétaires des tombes des personnes sacrifiées à leurs côtés. Les données génétiques n’ont révélé aucune distinction significative entre les propriétaires des tombes et les personnes sacrifiées, les deux groupes appartenant à la même population locale, ce qui prouve que les victimes sacrificielles n’étaient ni des étrangers, ni des prisonniers de guerre, ni des captifs venus d’autres régions, mais des membres de la communauté locale. ceux qu’on croyait être des ennemis vaincus étaient en réalité des habitants du même village, parfois de la même lignée que leurs maîtres.
Deuxième surprise : la structure familiale mise au jour ne ressemble à rien de connu ailleurs dans la région à cette époque. Les comparaisons génétiques ont mis en évidence onze paires apparentées au premier degré (parent/enfants ou frères et sœurs), et vingt-trois au second degré (grands-parents, petits-enfants, tantes ou nièces). Ce réseau de parenté dense, organisé à dominante matrilinéaire plutôt que patrilinéaire, distingue Silla du reste de la Corée et de l’Europe antique de la même période. Un système où la filiation se transmettait principalement par les femmes, contrairement à ce qu’on observe dans la plupart des sociétés hiérarchisées de l’Antiquité.
Troisième élément, presque anecdotique mais révélateur : les mariages entre proches parents n’étaient pas réservés à l’élite. Les chercheurs ont identifié cinq individus dont les parents étaient étroitement apparentés, y compris une union entre cousins germains, cette pratique de mariage consanguin étant partagée aussi bien par l’élite royale, propriétaire des tombes, que par les individus non royaux sacrifiés, ce qui indique que l’endogamie était pratiquée largement à travers les groupes sociaux plutôt que réservée à la classe dirigeante. Un chiffre d’ampleur de l’inceste princier, mais partagé par ceux qu’on sacrifiait.
Une caste héréditaire vouée au sacrifice
Les tombes fouillées appartiennent aux familles dirigeantes locales, descendantes d’Abdok, un petit État assimilé au royaume de Silla vers le IVe siècle. Sur l’ensemble des sépultures analysées, au moins vingt tombes présentaient des traces claires de sunjang, ce qui suggère que la pratique était non seulement fréquente mais institutionnalisée sur plusieurs générations. Les chercheurs avancent désormais l’idée d’une véritable caste sacrificielle héréditaire, un groupe social dont le destin, transmis de mère en fille, consistait à mourir pour accompagner ses maîtres dans l’au-delà.
Jack Davey, chercheur au centre d’études sur la Corée ancienne de Cambridge, souligne la portée de cette découverte pour une entité politique aussi périphérique : son existence au sein d’une entité politique régionale, éloignée du cœur du royaume, a des implications profondes pour notre compréhension de cette société. Si cette caste existait à Abdok, petit royaume vassal, rien n’exclut qu’un système comparable ait structuré d’autres régions de la péninsule, bien au-delà de la capitale de Silla.
Cette découverte s’inscrit dans une série de mises au jour qui, ces dernières années, ont confirmé l’ampleur des sacrifices humains dans la Corée antique. En 2017 déjà, deux squelettes du Ve siècle avaient été retrouvés sous les fondations du château de la Lune à Gyeongju, capitale historique de Silla. « Il n’y a pas de signe de résistance, elles ont dû être enterrées soit inconscientes, soit mortes », avait alors expliqué la chercheuse Park Yoon-Jung, confirmant que des humains étaient parfois sacrifiés pour garantir la solidité d’un édifice. La génétique vient aujourd’hui compléter ce que les vieux récits folkloriques laissaient entendre depuis des siècles, sans jamais pouvoir le prouver.
Les chercheurs à l’origine de l’étude appellent désormais à étendre ces analyses génomiques à d’autres cimetières de la péninsule, pour vérifier si cette caste héréditaire se limitait à la région d’Abdok ou traversait l’ensemble du royaume de Silla. Un seul cimetière vient de rebattre les cartes sur la hiérarchie sociale d’un royaume vieux de quinze siècles : difficile d’imaginer combien d’autres tombes, ailleurs en Asie, cachent encore des histoires familiales aussi tragiques que méconnues.
Sources : sciencesetcivilisations.fr | dailygeekshow.com


Laisser un commentaire