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La Méditerranée a été une plaine désertique pendant des milliers d’années : la science vient de comprendre comment l’eau est revenue d’un coup

Fermez les yeux et imaginez la Méditerranée non pas comme cette étendue bleue où l’on se baigne l’été, mais comme un gouffre béant, une plaine désertique blanche de sel, plongée à plusieurs kilomètres sous le niveau des océans. Ce paysage cauchemardesque a bel et bien existé. Il y a près de six millions d’années, notre mer familière s’est transformée en un désert hostile, avant qu’un événement d’une violence inouïe ne vienne tout bouleverser. Aujourd’hui, la science est parvenue à reconstituer ce cataclysme : la plus grande inondation jamais documentée sur Terre. Un déluge si colossal qu’il aurait rempli tout un bassin en quelques mois seulement. Plongeons dans cette histoire géologique fascinante, où mythes antiques et découvertes modernes se rejoignent.

Quand la Méditerranée s’est vidée jusqu’à devenir un enfer de sel

Cet épisode porte un nom : la crise de salinité messinienne. Il y a environ six millions d’années, la Méditerranée s’est retrouvée isolée du reste des océans. Privée de tout apport d’eau, elle s’est lentement évaporée sur une période d’environ mille ans, se transformant en un immense bassin asséché, situé entre 3 et 5 kilomètres sous le niveau de la mer. À la place des flots, il ne restait qu’une plaine parsemée de lacs salés, comparables à l’actuelle mer Morte.

Les preuves de cet assèchement sont saisissantes. À l’époque, de puissants fleuves comme le Nil et le Rhône ne se jetaient pas dans la mer au niveau que l’on connaît : ils dévalaient jusqu’au fond du bassin, à 2 700 mètres de profondeur, creusant au passage de gigantesques canyons. Celui du Nil, découvert lors des fouilles du barrage d’Assouan, s’est révélé plus vaste que le Grand Canyon américain. Des carottages ont par ailleurs mis au jour des minéraux caractéristiques d’une eau salée en train de s’évaporer, comme le gypse et le sel gemme. À certains endroits, ces dépôts de sel atteignent près d’un kilomètre d’épaisseur.

Le verrou de Gibraltar : l’histoire d’une porte fermée sur l’océan

Le verrou de Gibraltar : l'histoire d'une porte fermée sur l'océan
Crédit : © D. Garcia-Castellano et al., Earth-Science Reviews, 2020

Comment un bassin aussi vaste a-t-il pu se retrouver coupé du monde ? Tout se joue au niveau d’un passage étroit et stratégique : le détroit de Gibraltar. Ce chenal ne mesure qu’une douzaine de kilomètres de large. Par temps clair, on peut d’ailleurs facilement apercevoir l’Espagne et le Maroc d’un même regard, et certains nageurs ont même réussi à le traverser à la nage. Autant dire que la nature n’a besoin que d’un léger coup de pouce pour refermer cette porte entre l’Europe et l’Afrique.

Plusieurs hypothèses expliquent ce verrouillage. Il pourrait s’agir d’une période glaciaire ayant suffisamment abaissé le niveau des mers pour créer un isthme, une bande de terre reliant les deux continents. Les mouvements tectoniques ont peut-être aussi joué leur rôle. Fait amusant, cet assèchement a sans doute nourri les légendes antiques. Les promontoires qui encadrent le détroit sont connus sous le nom de Colonnes d’Hercule. En l’an 77 de notre ère, Pline l’Ancien racontait déjà comment le héros aurait creusé un passage entre les deux rochers pour relier la Méditerranée asséchée à l’Atlantique.

Le déluge qui a tout changé : quand l’Atlantique a rompu la digue

Aussi lentement que la crise avait commencé, elle s’est achevée avec une rapidité vertigineuse. Il y a environ 5,3 millions d’années, l’isthme reliant l’Espagne et le Maroc a cédé. Ce fut l’ouverture des vannes de ce que l’on appelle désormais l’inondation zancléenne. Imaginez la pression titanesque de l’Atlantique se déversant d’un coup dans ce gouffre asséché : la mer s’est engouffrée en creusant un chenal de 200 kilomètres à travers le détroit, l’approfondissant peut-être de 40 centimètres par jour.

Les chiffres donnent le vertige. La majeure partie du bassin s’est remplie en moins de deux ans, peut-être même en quelques mois, avec une montée des eaux atteignant dix mètres par jour. Les traces d’érosion suggèrent que ce torrent était environ mille fois plus puissant que l’Amazone, soit près de 100 millions de mètres cubes d’eau engloutis chaque seconde. Sous la mer d’Alboran, à l’est de Gibraltar, subsiste d’ailleurs un dépôt sédimentaire monumental de 35 kilomètres de long, probablement laissé par cette crue qui a contourné un ancien volcan.

Le déluge ne s’est pas arrêté là. Le long de la côte orientale de la Sicile, une falaise sous-marine impressionnante, l’escarpement de Malte, s’étire sur 290 kilomètres et près de 4 kilomètres de haut. Les eaux ont dévalé cette paroi puis emprunté le canyon de Noto, haut de 700 mètres, pour envahir la Méditerranée orientale.

Ce que cette catastrophe nous apprend sur la Terre et son avenir

Au-delà du spectacle grandiose, cette découverte rappelle à quel point notre planète est en perpétuel mouvement. Ce qui nous paraît immuable, comme cette mer bordée de plages estivales, n’est en réalité qu’un instantané dans une histoire géologique bien plus vaste et bien plus violente que nous l’imaginons.

Cette histoire nous rappelle aussi que la Méditerranée s’est déjà asséchée par le passé, lors de la crise de salinité messinienne, avant que l’inondation zancléenne ne la remplisse à nouveau. Un cycle qui témoigne de la puissance des forces géologiques à l’œuvre sous nos pieds.

D’un désert de sel à une mégacrue mille fois plus puissante que l’Amazone, la Méditerranée cache donc sous ses eaux tranquilles un passé aussi tumultueux que fascinant. La prochaine fois que vous tremperez vos pieds dans ses vagues cet été, souvenez-vous qu’à cet endroit précis se dressait autrefois une plaine désertique à des kilomètres sous vos pieds. Et si notre mer préférée n’était finalement qu’un chapitre provisoire dans le grand livre de la Terre ?