Un squelette découvert sous l’autel d’une église près de Maastricht avait fait le tour de la presse mondiale au printemps 2026 : celui du mythique d’Artagnan, enfin retrouvé après 353 ans de mystère. Six mois plus tard, l’euphorie est retombée. Des analyses isotopiques suggèrent que l’homme enterré là mangeait beaucoup trop de poisson pour avoir grandi en Gascogne au XVIIe siècle, et une partie des indices matériels s’est révélée sans rapport avec la mort du mousquetaire.

Tout commence par la révélation, au printemps 2026, de la découverte d’un squelette dans l’église Saint-Pierre-et-Paul à Wolder, un quartier résidentiel de Maastricht, avant qu’un coup d’arrêt à l’emballement médiatique ne soit donné par la municipalité en juillet. Entre les deux, un feuilleton digne d’un roman de cape et d’épée, avec archéologue au tempérament fougueux, fouilles clandestines et interpellation policière.

À retenir

  • Un squelette découvert sous l’autel révèle des indices troublants, mais aussi des contradictions qui divisent les experts
  • Les analyses du régime alimentaire du défunt contredisent l’hypothèse d’un Gascon du XVIIe siècle
  • L’ADN sera le dernier arbitre, mais les généalogistes font face à des défis majeurs sur trois siècles d’archives dispersées

Un effondrement de sol, une tombe sous l’autel

En février, dans l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul du village de Wolder, un affaissement du sol a révélé, sous le dallage de la nef, un squelette presque complet. L’endroit n’est pas anodin : cette zone était traditionnellement réservée aux sépultures de haut rang, et l’hypothèse d’une inhumation prestigieuse s’impose vite. Alerté, l’archéologue Wim Dijkman se lance dans les fouilles. Le squelette a été trouvé dans une tombe devant l’autel de l’église Saint-Pierre-et-Paul, accompagné d’une balle de mousquet et d’une petite pièce de bronze frappée en 1660.

Dijkman n’est pas un néophyte sur ce dossier. L’ancien archéologue de la ville de Maastricht sollicitait l’autorisation des responsables de l’église pour mener des fouilles depuis sa rencontre, il y a une vingtaine d’années, avec l’historienne française Odile Bordaz, spécialiste de d’Artagnan, qui pensait que le corps du mousquetaire avait probablement été enterré près du camp français plutôt que rapatrié en France, afin que Louis XIV puisse assister en personne aux obsèques de son fidèle serviteur. Un documentaire tourné plusieurs années avant la découverte montre d’ailleurs Bordaz visitant l’église et Dijkman lui expliquant que l’autel se trouve probablement au même endroit que le campement militaire de Louis XIV durant le siège de Maastricht. Autre détail troublant retrouvé sur place : une pièce appartenant à l’évêque de Liège, qui célébrait chaque jour la messe pour le Roi-Soleil.

Un archéologue mis en garde à vue, des indices détruits

L’enthousiasme de Dijkman a viré à l’affaire judiciaire. Le 5 mars, la mairie de Maastricht a déclaré les fouilles « illégales » et les a arrêtées immédiatement avant d’organiser une « fouille d’urgence » avec une autre équipe d’archéologues ; le 5 mai, Dijkman a passé plusieurs heures au poste de police, accusé de détention illégale d’ossements, après avoir expédié des prélèvements pour des analyses ADN dans un laboratoire de médecine légale à Munich. Résultat de cette précipitation : le travail a été largement bâclé par l’archéologue retraité, rendant très compliquée l’identification formelle des restes humains.

Le bilan scientifique publié en juillet a douché une partie des espoirs. Une monnaie datée de 1660 a bien été découverte à proximité, mais sans que son association avec la sépulture soit établie ; des fragments avaient d’abord été interprétés comme les traces d’un tir de mousquet ayant coïncidé avec l’hypothèse retenue de la mort de d’Artagnan, mais l’analyse a finalement montré qu’il s’agissait d’un simple clou forgé en fer, sans rapport démontré avec la mort. Un clou plutôt qu’une balle : la piste la plus spectaculaire s’est évaporée en quelques semaines.

Le squelette mangeait trop de poisson pour être gascon

Reste le profil physique, qui, lui, colle plutôt bien à l’homme recherché. Les caractéristiques du corps semblent correspondre au profil de d’Artagnan, environ 1,74 mètre, entre 45 et 65 ans, mais de récentes analyses isotopiques ont semé le doute en attribuant à la dépouille un régime alimentaire peu compatible avec celui d’un Gascon du XVIIe siècle. l’homme enterré sous l’autel de Wolder consommait un poisson bien plus abondant que ce qu’aurait pu manger un cadet de Gascogne né près de Lupiac, dans le Gers actuel. Un détail alimentaire qui pèse lourd face à trois siècles et demi d’attente.

Le décalage entre le d’Artagnan de papier et celui qu’on cherche dans la terre ajoute encore à la confusion. Si le personnage d’Alexandre Dumas n’avait qu’une trentaine d’années, le d’Artagnan historique avait plus de soixante ans et n’était pas en très bon état à sa mort. Le Charles de Batz de Castelmore réel, capitaine des mousquetaires de Louis XIV, n’a jamais eu la sveltesse du héros romanesque, et c’est justement cette usure du corps que les scientifiques scrutent aujourd’hui sur les ossements de Deventer.

L’ADN, dernier arbitre attendu

Tout ne repose pas sur un régime alimentaire ou un clou mal identifié. Une analyse génétique est en cours dans un laboratoire allemand à Munich, une démarche désormais bien connue des généalogistes, pour confronter les données archéologiques aux sources historiques. C’est cette comparaison avec du matériel génétique de descendants supposés qui devrait, en théorie, trancher définitivement la question. Encore faut-il disposer de lignées fiables sur plus de trois cents ans, un exercice généalogique semé d’embûches quand les archives se dispersent entre la Gascogne, Paris et les Flandres.

En attendant ce verdict, la petite église de Wolder reste sous surveillance. Le hameau abritait justement le quartier général de Louis XIV pendant le siège, où le roi assistait à la messe chaque jour, ce qui explique pourquoi tant d’historiens ont longtemps parié sur cet édifice modeste plutôt que sur une sépulture parisienne plus prestigieuse. Reste à savoir si l’ADN confirmera ce que l’assiette du défunt semble contredire : que le vrai d’Artagnan a fini sa vie, loin de sa Gascogne natale, sous les dalles d’une église néerlandaise.