Aucun touriste, aucun guide, aucun groupe scolaire. Depuis 1963, la grotte de Lascaux ne reçoit plus personne, à l’exception d’une poignée de scientifiques autorisés quelques heures par an. Victime de son succès, les mois précédant sa fermeture au public, Lascaux recevait jusqu’à 1800 visiteurs par jour. Ce chiffre, qui ferait aujourd’hui rêver n’importe quel site touristique, a signé l’arrêt de mort de l’accès public à ce joyau préhistorique.
La grotte a été fermée au public en avril 1963 par André Malraux, alors Ministre chargé des Affaires culturelles, en réponse aux dégradations provoquées notamment par le dégagement de 2 500 litres de dioxyde de carbone et de 50 kg de vapeur d’eau par le millier de visiteurs quotidiens. Un souffle collectif, littéralement, en train de dissoudre 17 000 ans d’histoire. Le 17 avril 1963, le ministre de la Culture André Malraux décide de sa fermeture.
- La grotte de Lascaux a reçu 1800 visiteurs par jour avant sa fermeture en 1963, générant 2500 litres de CO2 et 50 kg de vapeur d’eau quotidiennement.
- Les algues vertes et la calcite ont recouvert les peintures préhistoriques, créant des dégâts irréversibles sur les parois datant de 17000 ans.
- Même fermée depuis 60 ans, la grotte subit de nouvelles contaminations liées au réchauffement climatique avec prolifération de moisissures.
- Lascaux IV, une réplique de 57 millions d’euros, accueille aujourd’hui 400000 visiteurs par an tandis que l’original reste inaccessible.
Une découverte qui tourne à la catastrophe sanitaire
Quatre adolescents, dans la pénombre d’une grotte de Dordogne, découvrent en 1940 un fabuleux bestiaire peint sur les parois : chevaux, cerfs, bouquetins, aurochs, félins, rennes, ours. La grotte ouvre au public en 1948 selon les données rassemblées sur le site Les Granges. Le succès est immédiat, presque trop.
En seulement 15 ans, c’était plus d’un million de visiteurs qui avaient foulé le sol de Lascaux. Un million de respirations, un million de corps chauds dans un espace clos conçu pour rester stable depuis des millénaires. Les premiers signaux d’alarme apparaissent dès 1955, avec des altérations constatées sur les parois selon la chronologie établie par Les Granges. En 1960, une algue verte du genre Bracteacoccus colonise les surfaces peintes, un phénomène que les scientifiques de l’époque baptisent la « maladie verte ».
Puis vient la « maladie blanche ». Une fine couche de calcite vient recouvrir les peintures : cet art pariétal qui avait été conservé tant d’années est en train de disparaître pour toujours. Le décor le plus ancien connu de l’humanité menace de s’effacer sous une pellicule minérale invisible à l’œil nu au départ, mais irréversible si rien n’est fait.
Le microbiome ne s’est jamais vraiment calmé
La fermeture de 1963 n’a pas mis fin aux crises. En septembre 2001, la cavité est victime d’une contamination sans précédent par des moisissures : un duvet blanc de mycélium recouvre en quelques jours l’ensemble des sols, des banquettes latérales et une partie des plans inclinés, nécessitant un traitement d’urgence. Le coupable a un nom scientifique précis. La présence d’une moisissure blanche dénommée Fusarium solani avait alors nécessité la mise en place d’un protocole spécifique avec recours à des épandages de chaux vive, pulvérisation de fongicide et traitement antibiotique.
Six ans plus tard, nouveau round. En juillet 2007, de nouvelles taches apparaissaient avec des superpositions ponctuelles sur trois peintures dans le Passage, l’Abside et la Nef. Après une campagne de prélèvements, ces taches ont pu être attribuées à différents types de moisissures de composition complexe, notamment Ulocladium atrum et Gliomastix dichromospora. Le traitement mis au point cette fois-là a marqué les esprits chez les conservateurs.
Aucun visiteur n’était pourtant entré depuis quarante-quatre ans. La présence humaine ne semble pas responsable du phénomène puisque l’accès est très limité. Selon Marc Gauthier, alors président du comité scientifique international de la grotte, cette nouvelle prolifération de moisissures serait notamment liée au réchauffement climatique, l’équilibre interne de la grotte étant altéré par une élévation de 0,9°C à l’intérieur. même vidée de ses visiteurs, Lascaux continue d’encaisser les conséquences du monde extérieur.
Voir Lascaux sans y entrer
Personne ne verra plus jamais l’original de ses propres yeux, sauf de très rares chercheurs. C’est dans un cadre horaire nécessairement restreint qu’ont lieu les interventions ponctuelles liées aux programmes de recherche et au suivi de la grotte, ce qui représente une fréquentation annuelle inférieure à 200 heures par an. Deux cents heures, sur une année qui en compte plus de huit mille : la grotte reste fermée quasiment tout le temps, même pour la science. L’engagement financier de l’État, plus de 500 000 euros par an, est à la hauteur des enjeux posés par ce site exceptionnel.
Face à cette impasse, la France a choisi la copie plutôt que le renoncement. En 1983, un fac-similé baptisé Lascaux II est ouvert à seulement 200 mètres de la vraie grotte, reproduisant deux salles majeures : la Salle des Taureaux et le Diverticule axial. Le succès populaire ne s’est jamais démenti depuis. La grotte de Lascaux II a accueilli 10 millions de visiteurs depuis son ouverture, soit environ 250 000 personnes par an en moyenne.
Le projet a pris une ampleur considérable avec la génération suivante de répliques. Lascaux IV a ouvert ses portes le 15 décembre 2016 à Montignac-Lascaux en Dordogne, invitant à découvrir les peintures sur parois réalisées il y a 18 000 ans. Le chantier n’avait rien d’anodin sur le plan financier. Le projet a fait l’objet d’un investissement total de 57 millions d’euros, dont 12 millions apportés par le Fonds européen de développement régional. Lascaux IV attendait 400 000 visiteurs par an à son ouverture, un chiffre qui donne la mesure de la fascination toujours intacte pour cette grotte inaccessible.
Reste une question que peu de visiteurs de Lascaux IV se posent en sortant du fac-similé : la vraie grotte, à quelques centaines de mètres de là sous la colline, continue sa lente convalescence dans le noir total, surveillée par des capteurs et visitée quelques dizaines d’heures par an par une poignée de spécialistes en combinaison stérile.
Sources : culture.gouv.fr | oalib-perpustakaan.upi.edu | les-granges.com


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