Une ville de 4 000 habitants, avec école, hôpital, aréna et centre commercial. Une décision administrative, un jour d’automne 1984. Il n’aura fallu que quelques mois pour que la première existe encore sous l’asphalte et que la seconde ait tout emporté avec elle. Entre ces deux réalités se cache l’histoire de Gagnon, une cité minière du Québec dont il ne subsiste aujourd’hui qu’un tracé de rues désertes, perdu au bord de la route 389, quelque part entre Baie-Comeau et le Labrador.
- Fondée en 1957 par Québec Cartier près du lac Jeannine, Gagnon comptait plus de 4 000 habitants avec école, hôpital, aréna et centre commercial à son apogée.
- Suite à l'effondrement du cours mondial du fer, la fermeture de la mine de Fire Lake est annoncée le 11 octobre 1984 et prend effet le 30 juin 1985, entraînant la dissolution de la municipalité.
- Près de 1 000 bâtiments ont été démolis et enfouis entre 1985 et 1986, ne laissant subsister aujourd'hui que le tracé des rues et la piste de l'aéroport le long de la route 389.
Ce genre d’histoire fascine parce qu’elle rappelle à quel point une ville, aussi moderne et animée soit-elle, peut dépendre entièrement d’une seule ressource enfouie dans le sol. Le jour où le minerai s’épuise, ou que son cours s’effondre, c’est parfois toute une communauté qui se retrouve rayée de la carte, littéralement. Gagnon en est l’exemple le plus frappant du Québec contemporain.
Une ville surgie de nulle part pour le fer du lac Barbel
Tout commence en 1957, en pleine forêt boréale de la Côte-Nord, à environ 300 kilomètres au nord de Baie-Comeau. La compagnie minière Québec Cartier y découvre un gisement de fer prometteur près du lac Jeannine et décide d’y bâtir, de toutes pièces, une ville destinée à loger ses ouvriers. Presque rien n’existait avant : ni route, ni village, ni infrastructure. Il fallait tout créer, dans un environnement aussi hostile qu’isolé.
La municipalité est officiellement constituée le 28 janvier 1960, et elle prend le nom d’Onésime Gagnon, ancien ministre des Mines et lieutenant-gouverneur du Québec, en hommage à son rôle dans le développement minier de la province. Pour une entreprise, bâtir une ville entière représentait un pari colossal, mais c’était aussi la condition indispensable pour exploiter durablement le minerai enfoui dans cette région autrement inhabitée.
L’âge d’or de Gagnon : quand des milliers de vies gravitaient autour d’une mine
Au tournant des années 1970, Gagnon vit son apogée. La ville dépasse les 4 000 habitants et dispose de tout ce qu’une cité moderne peut offrir : une église, plusieurs écoles, une clinique de santé, un centre commercial, un aéroport et même une aréna. Loin d’être un simple camp de travailleurs, Gagnon fonctionne comme une véritable petite ville nordique, autonome et structurée, où les familles s’installent durablement.
Mais dès 1977, les ressources du gisement du lac Jeannine commencent à s’épuiser. Grâce à l’arrivée de l’entreprise Sidbec-Normines, les opérations sont transférées vers un nouveau site, la mine de Fire Lake, située à environ 90 kilomètres au nord-est de Gagnon. La ville continue de vivre, portée par cette nouvelle exploitation, sans imaginer qu’une crise mondiale allait bientôt tout remettre en cause.
La fermeture brutale de 1985 : comment une cité entière a été rayée de la carte
La crise mondiale du fer qui frappe le début des années 1980 finit par avoir raison de la ville. La demande s’effondre, la rentabilité de la mine de Fire Lake s’écroule, et le 11 octobre 1984, la fermeture définitive est annoncée. Elle prend effet le 30 juin 1985. Dans la foulée, le gouvernement du Québec décide de dissoudre purement et simplement la municipalité, une décision aussi radicale que rare dans l’histoire industrielle de la province.
Sidbec-Normines prend alors en charge les dettes municipales, rachète les commerces et les logements, et verse un dédommagement de 15 000 dollars à chacun de ses employés. Certaines constructions sont démontées et expédiées vers d’autres localités comme Fermont, tandis que le clocher de l’église est transporté à Fermont. Au total, ce sont près de 1 000 bâtiments qui disparaissent, démolis puis enfouis sous terre pour éviter tout squat et limiter les coûts d’entretien d’une ville devenue inutile du jour au lendemain.
L’été 1985 marque la fin progressive des services : les écoles ferment, la clinique aussi, la protection policière provinciale se retire, l’eau et le téléphone sont coupés, suivis de l’électricité à l’automne. Les démolitions débutent fin juillet 1985 et se poursuivent jusqu’en 1986, effaçant la quasi-totalité des rues. Ironie du sort, ce n’est qu’en 1987, deux ans après la disparition de Gagnon, que la route 389 reliant Baie-Comeau au Labrador est enfin achevée, juste à temps pour longer les vestiges de la ville qu’elle n’avait pas eu le temps de désenclaver vraiment.
Des rues sans maisons : ce que la route 389 révèle encore de Gagnon aujourd’hui
Aujourd’hui encore, le site se trouve le long de la route 389, à environ 390 kilomètres au nord de Baie-Comeau, sur le trajet des voyageurs qui se rendent vers Fermont ou le Labrador. Ce qu’ils découvrent, souvent sans s’y attendre, ressemble à un décor figé dans le temps : un réseau routier parfaitement tracé, avec ses courbes et ses intersections, au milieu d’une forêt qui reprend patiemment ses droits.
Les bordures de trottoir en ciment délimitent toujours des terrains désormais vides, comme des cicatrices géométriques dans la végétation. On peut encore apercevoir des plaques d’égout et des bouches d’incendie rouillées, silencieux témoins d’un réseau urbain qui n’a plus personne à desservir. Seules la chaussée principale et la piste de l’ancien aéroport subsistent véritablement, à proximité immédiate de la route.
Ce site est devenu, presque malgré lui, une sorte de monument à ciel ouvert, un rappel tangible de la fragilité des villes mono-industrielles du Nord canadien, entièrement dépendantes d’une seule ressource et d’un seul employeur.
Gagnon n’a duré qu’une trentaine d’années, mais son histoire résume à elle seule le destin de nombreuses cités minières bâties à la hâte pour exploiter les richesses du sous-sol québécois. Il ne reste plus personne pour circuler dans ses rues, et pourtant, quiconque emprunte la route 389 peut encore en suivre le tracé, comme une empreinte laissée par une ville qui a existé, vécu, puis disparu presque entièrement en l’espace de quelques mois. Une question demeure : combien d’autres Gagnon subsistent, discrètement, sous les forêts du Québec ?


Laisser un commentaire