À Tsingoni, petit village de la côte ouest de Mayotte, une équipe de l’Inrap a gratté quelques milligrammes de mortier sur les murs de la plus ancienne mosquée de France. Leur objectif n’était pas de dater le corail ni la roche volcanique qui composent l’édifice, mais bien le liant qui les assemble. Résultat : l’histoire du bâtiment vient de reculer de trois siècles.
- Le mortier de la mosquée de Tsingoni a été daté aux alentours des XIIe-XIIIe siècles, trois cents ans avant les estimations précédentes
- La datation au radiocarbone du mortier fonctionne comme une horloge car le corail absorbé lors de sa prise emprisonne le carbone atmosphérique du moment exact de la construction
- Cette première fouille archéologique sur une mosquée en France a aussi découvert un fragment de Coran caché dans les murs lors d’une restauration antérieure
Un chantier inédit sur un monument sacré
Longtemps daté du XVIᵉ siècle, l’édifice est considéré comme la plus ancienne mosquée de France toujours en activité. Classée monuments historiques, elle fait l’objet d’un vaste projet de restauration porté par la mairie. C’est dans ce cadre que des fouilles, les premières sur une mosquée en France, y ont été menées de juillet à septembre 2023 par l’Institut national de recherches archéologiques préventives. Il a fallu enlever l’enduit de ciment blanc qui recouvrait l’édifice, puis travailler entre les rituels, pour organiser des fouilles qui portaient sur les vestiges bâtis et enfouis.
Mais le corail ne raconte jamais l’histoire qu’on croit.
Pour les archéologues, le corail est un « marqueur chronologique régional », utilisé dans d’autres mosquées de la côte est africaine et du canal du Mozambique à cette période. Le problème, c’est que ce corail et cette roche volcanique existaient bien avant que quiconque songe à ériger un mur à cet endroit. Dater ces matériaux revient à mesurer l’âge du récif ou de la coulée de lave, pas celui du geste de construction.
Comment un grain de mortier devient une horloge
Le mortier fonctionne différemment. Il est fabriqué en faisant chauffer du corail ou des coquillages pour obtenir de la chaux, qui absorbe ensuite le CO2 de l’atmosphère au moment précis où le maçon l’applique sur le mur.
Ce carbone atmosphérique, piégé dans les carbonates qui se forment lors de la prise du mortier, devient une horloge qui s’enclenche au moment exact de la construction. Cette approche, appelée datation directe de la chaux carbonatée par radiocarbone, apparaît comme prometteuse mais, depuis sa théorisation dans les années 60, elle est entravée par des contaminations qui faussent les résultats. Il s’agit de sources de carbone dans le mortier, principalement des carbonates de calcium qui ont un âge différent de la prise du mortier et qui peuvent être de taille micrométrique. Isoler le bon carbone, celui qui date vraiment de la prise, demande une préparation minutieuse en laboratoire.
Trois siècles de plus pour l’islam à Mayotte
Les datations au carbone 14 font remonter certaines parties du site à la fin du XIIᵉ ou au début du XIIIᵉ siècle, soit environ trois cents ans avant la date qui figurait jusque-là dans les ouvrages de référence. L’historien Martial Pauly, enseignant-chercheur à l’Inalco et qui a participé à l’étude de l’Inrap, rappelle que l’arrivée de l’islam à Mayotte s’est faite par les routes commerciales, portée plutôt par des marins omanais voire persans.
Trois siècles d’écart entre la légende locale et le résultat de laboratoire.
Les fouilles ont aussi livré des surprises plus tardives. Lors d’une restauration antérieure, probablement vers 1930, les restaurateurs ont glissé dans les murs un fragment de Coran chiffonné accompagné d’un clou de charpente, un « dépôt votif qui mêle islam et animisme mahorais », selon la responsable scientifique du chantier.
La méthode utilisée sur les murs de Tsingoni reste toutefois loin d’être parfaite. Un programme de recherche financé par l’Agence nationale de la recherche, baptisé Memoar, travaille justement sur une technique plus fine, combinant l’identification précise des zones contenant des carbonates néoformés par imagerie LIBS et l’extraction ciblée du carbone par ablation laser à haute résolution spatiale. L’objectif est de proposer aux archéologues du bâti un protocole fiable, capable d’éviter des erreurs de plusieurs siècles sur des monuments dont l’histoire écrite reste souvent lacunaire.
La date exacte de fondation reste d’ailleurs disputée entre les sources : certaines placent la construction en 1538, d’autres autour de 1441, quand les nouvelles analyses au carbone 14 penchent pour une fourchette encore plus reculée. Le mortier, lui, continue de durcir sur les murs de Tsingoni, où les fidèles prient toujours aujourd’hui.
Sources : theses.fr | outremers360.com


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