Sous le plus grand tumulus funéraire de Norvège, à Leka, une poignée de rivets de fer rongés par la rouille vient de mettre fin à un débat vieux de plusieurs siècles. Geir Grønnesby, de l’université norvégienne des sciences et technologies, et son équipe ont utilisé des détecteurs de métaux pour fouiller le tertre de Herlaugshaugen sur l’île de Leka et récupéré 29 rivets en fer ayant servi à construire un navire. Leur datation au carbone 14 rebat les cartes de la chronologie officielle des sépultures à bateau scandinaves.

À retenir
  • Vingt-neuf rivets en fer datent la sépulture à bateau de Herlaugshaugen aux alentours de l’an 700
  • Cette découverte précède d’un siècle le début officiel de l’ère viking en 793
  • L’île de Leka était un carrefour maritime majeur reliant la Scandinavie, la Grande-Bretagne et l’Europe dès le VIIe siècle

Un tertre qui intriguait depuis deux siècles

Sous un immense monticule de terre mesurant 62 mètres de diamètre et plus de 12 mètres de hauteur d’origine, sur la petite île de Leka au large de la côte norvégienne, la légende locale racontait qu’un roi antique, Herlaug, s’y était fait enterrer vivant plutôt que de se soumettre. Le tumulus porte d’ailleurs son nom depuis des générations. Des fouilles menées à plusieurs reprises au XVIIIe siècle avaient déjà entamé le site sans jamais trancher la question de sa datation réelle.

Le site avait été fouillé à plusieurs reprises au XVIIIe siècle, révélant notamment une partie de mur, plusieurs clous en fer, un chaudron en bronze, des ossements d’animaux et un squelette humain accompagné d’une épée. Malheureusement, dès les années 1920, toutes ces découvertes avaient disparu. Le squelette attribué au légendaire roi avait même été exposé dans une école de Trondheim avant de s’évaporer des collections. Il ne restait donc plus rien à examiner, seulement des récits et des suppositions.

Un siècle plus tard, plus aucune trace physique ne subsistait.

Le retour des archéologues, sans creuser le tertre entier

Durant l’été 2023, des archéologues et détectoristes du Directorat norvégien du patrimoine culturel, en collaboration avec le musée universitaire de la NTNU et le comté de Trøndelag, sont retournés à Herlaugshaugen pour mener une petite prospection. Les scientifiques évitent généralement de fouiller entièrement ce type de grands tumulus, l’opération étant coûteuse et risquant d’endommager le site, l’équipe norvégienne a donc préféré creuser de petites tranchées ciblées. Leur objectif était double : confirmer la présence d’un navire et enfin dater précisément la structure.

Ils sont partis avec des détecteurs de métaux à la recherche de clous à clin, un rivet caractéristique utilisé pour fixer les planches qui se chevauchent sur une coque. Même quand le bois disparaît sous l’effet du temps, ces pièces de métal restent en place à l’endroit exact où elles ont été plantées.

Vingt-neuf rivets ont fini par sortir de terre.

Le verdict du carbone 14

Restait à faire parler le bois et le charbon retrouvés dans les couches du tumulus, ainsi que les fragments organiques encore attachés à certains clous. Les échantillons de bois associés aux rivets ont d’abord donné des dates non calibrées s’étalant de 580 à 870 après J.-C. Les analyses les plus précises, menées sur les anneaux extérieurs du bois, ont resserré la fourchette autour de l’an 700. Cette date précède d’environ un siècle le début officiel de l’ère viking, généralement fixé au raid norrois sur un monastère anglais en 793.

Cette découverte, publiée en avril dans la revue Antiquity, fait de Herlaugshaugen la plus ancienne sépulture à bateau connue de Norvège. Le tumulus comble ainsi l’écart entre les sépultures scandinaves plus tardives et la célèbre sépulture de Sutton Hoo en Angleterre, datée du début du VIIe siècle. Les deux traditions funéraires se retrouvent désormais bien plus proches dans le temps qu’on ne le pensait.

La nouvelle datation place l’enfouissement du navire environ 80 ans avant la mort supposée du roi Herlaug, rendant la légende du souverain enseveli vivant tout simplement impossible.

Un carrefour maritime avant l’heure viking

La taille uniforme des rivets suggère qu’ils proviennent tous de la partie centrale d’un même navire, un vaisseau imposant comparable aux embarcations mesurant une vingtaine de mètres ou plus. Construire un tumulus d’une telle ampleur nécessitait l’autorité d’un roi ou d’un chef puissant, capable de mobiliser une main-d’œuvre considérable. Leka offrait probablement un point de liaison maritime entre le nord et le sud de la Scandinavie, servant de plaque tournante pour le commerce à travers la mer du Nord jusqu’en Grande-Bretagne et ailleurs en Europe. Le petit archipel, loin d’être isolé, se révèle donc au cœur d’un réseau commercial bien organisé dès le VIIe siècle.

Reste une question ouverte : existe-t-il un lien réel entre les traditions funéraires britanniques et scandinaves, ou s’agit-il de développements parallèles ? Les chercheurs espèrent que d’autres grands tumulus norvégiens, encore inexplorés, apporteront des réponses. Herlaugshaugen, pour l’instant, garde jalousement le reste de ses secrets sous plusieurs mètres de terre et de tourbe.