Près de 400 récits, issus de 272 lieux, de l’Arctique au Chili et de l’Afrique à l’Océanie, décrivent la même scène : des hommes qui poursuivent un animal jusqu’à ce qu’il s’effondre. Les chercheurs ont passé au crible plus de 8 000 documents et relevé 391 descriptions de chasse à l’épuisement entre 1500 et 2020. C’est plus d’un ordre de grandeur au-dessus de ce que l’on connaissait jusque-là.
Plus de cinq ans de travail pour y parvenir.
- 391 récits historiques documentent la chasse à l’épuisement dans 272 lieux différents entre 1500 et 2020
- Les chasseurs usaient l’endurance de leurs proies par une poursuite sans relâche plutôt que par la vitesse
- Le corps humain conserve les adaptations biologiques de cette technique ancestrale : fibres musculaires résistantes, sueur thermorégulante et tendon d’Achille développé
Dans les archives des missionnaires et des explorateurs
Eugène Morin, archéologue à Trent University, ne cherchait pas ces récits. En préparant un livre sur la chasse dans les sociétés traditionnelles, il tombait sans cesse sur des indices de course et de pistage de longue durée dans les écrits de missionnaires, de voyageurs et d’explorateurs. Il a fini par en faire une méthode. L’étude, parue en mai 2024 dans Nature Human Behaviour, repose sur une base de données bâtie à partir de textes récemment numérisés.
Les exemples couvrent cinq siècles. Au XVIe siècle, des hommes couraient après des cerfs dans l’actuel Texas et le nord du Mexique. Au XIXe siècle, des chasseurs de Terre-Neuve poursuivaient des cervidés jusqu’à l’épuisement, et dans le Tchad des années 1950, on pourchassait l’antilope aux heures les plus chaudes.
Un texte du début du XVIe siècle précise que ces chasseurs ne battaient pas le gibier de vitesse, mais usaient son endurance par une poursuite sans relâche. Le chasseur n’est donc pas un sprinter. C’est quelqu’un qui revient, encore et encore.
Courir coûte cher, mais pas tant que ça
L’objection classique tient en une ligne : courir dépense bien plus d’énergie que marcher. Les auteurs ont répondu avec la théorie de l’approvisionnement optimal, et leur conclusion est que ces poursuites peuvent être assez efficaces. Leur modélisation montre même que des chasses rapides, à l’épuisement, sont souvent plus rentables que des poursuites lentes.
Le corps humain porte les marques de cette histoire, si l’on en croit l’hypothèse formulée il y a quarante ans. Nos muscles locomoteurs sont dominés par des fibres résistantes à la fatigue, et nous évacuons la chaleur par la sueur. S’y ajoutent un tendon d’Achille développé, une voûte plantaire marquée et des articulations des membres inférieurs capables d’encaisser des contraintes élevées. Cette endurance aurait émergé il y a environ deux millions d’années, avec la chasse à la poursuite. Un détail historique s’ajoute : avant la domestication du chien, cette technique a pu compter parmi les formes de chasse les plus efficaces.
Les sceptiques tiennent bon
400 récits sur 8 000 textes, cela reste une minorité. La biologiste Cara Wall-Scheffler, de Seattle Pacific University, souligne que la course d’endurance n’apparaît que dans 2 % des comptes rendus analysés. Le paléoanthropologue Scott Simpson (Case Western Reserve University) admet que la poursuite a pu faire partie du tableau, mais doute qu’elle y ait pesé lourd.
Une expérience de terrain en 2025 a voulu vérifier l’idée.
Dans le désert du Namib, une équipe a suivi des chasseurs lancés derrière des oryx par 36 à 41 °C. Les hommes ont parcouru 49,5 kilomètres à pied en 7,8 heures, à la fin de la saison sèche. Deux poursuites ont abouti : un oryx en bonne santé a été rattrapé au bout de deux heures, les chasseurs n’ayant couru que 31 % du temps. Aucun des participants n’avait d’expérience préalable de ce type de chasse, ce qui limite la portée des résultats.
La marche n’est pas exclue pour autant. Une simulation validée sur 73 humains et 55 ongulés n’a trouvé qu’une seule description directe de chasse à la marche chez les chasseurs-cueilleurs modernes, alors que le second oryx de l’expérience, blessé, a été rattrapé après une heure de marche sans aucune course.
Source : scienceblog.com


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