Un atelier de potiers vieux de 2 000 ans, presque complet, vient d’être documenté à Sermaize, près de Noyon (Oise), sur le tracé du futur canal Seine-Nord Europe. L’Inrap y a fouillé 20 000 m² d’une vaste occupation antique, du Ier siècle avant J.-C. au IIIe siècle après J.-C. Cela représente environ trois terrains de football. Le lieu documente toute la chaîne opératoire, de l’extraction de l’argile à la commercialisation des poteries.

Les fouilles ont duré neuf mois, jusqu’en juin 2026.

Le canal Seine-Nord Europe est un chantier d’environ 107 kilomètres, et l’archéologie préventive y passe avant les engins. C’est en 2025 que des traces de ce passé sont apparues, à quelques pas d’une route départementale.

À retenir
  • Vingt et un fours ont fonctionné pendant environ trois siècles à Sermaize.
  • Toute la chaîne de fabrication est lisible, de l’extraction de l’argile à la vente.
  • Le site sera bientôt recouvert par le chantier du canal Seine-Nord Europe.

Une chaîne de fabrication lisible de bout en bout

La plupart des ateliers antiques ne livrent qu’un fragment du processus : un four ici, une fosse d’argile là. À Sermaize, les archéologues ont relevé des traces de chaque étape, de l’extraction à la préparation de l’argile, puis au façonnage et à la cuisson, jusqu’à la vente. Louis Florin, responsable scientifique de l’opération à l’Inrap, insiste sur cette continuité, étalée sur une très grande surface. Pour un céramologue, c’est l’équivalent d’un plan d’usine complet quand on ne dispose d’ordinaire que de quelques pièces détachées.

La matière première se trouvait sur place. Une zone d’extraction d’environ 2 500 m², soit à peu près un huitième de la surface fouillée, a laissé une trace visible. Les potiers n’avaient donc pas à transporter leur argile : ils la prélevaient à quelques pas de leurs fours, ce qui revient à peu près à un tiers de terrain de football creusé pour alimenter l’atelier.

L’atelier s’étendait en bordure présumée de la voie romaine d’Agrippa, qui reliait Noyon à Amiens, avec une voie secondaire d’environ cinq mètres de large au nord. Cette position au bord d’un grand axe facilitait la distribution des produits.

La départementale D934 en reprend aujourd’hui encore le tracé.

Vingt et un fours, trois siècles d’amélioration technique

Vingt et un fours : c’est le chiffre qui frappe, car l’atelier a fonctionné trois cents ans sans interruption majeure. Un atelier fondé sous Louis XV et qui tournerait encore aujourd’hui donnerait une idée de cette durée. Les potiers ont fait évoluer la conception de leurs fours, passant du modèle à un seul alandier au modèle à muret central.

Une partie de ces fours, datés de la seconde moitié du Ier siècle avant J.-C. et du Ier siècle après, produisait de la terra nigra et de la vaisselle courante. Autour, une cinquantaine de tours de potiers ont été découverts, que des synthèses récentes regroupent en 14 ensembles.

L’un des fours intrigue pourtant les chercheurs. Louis Florin reconnaît qu’on connaît « très peu d’exemples, voire pas du tout » de ce type de structure. Il se demande ce que les potiers y faisaient cuire exactement, une question qui n’a pas encore de réponse. Dans un atelier aussi bien documenté, cette zone d’ombre pèse d’autant plus.

Sur le site, les équipes ont prélevé des centaines de milliers de tessons, dont des céramiques encore bien conservées. Chaque découverte est photographiée avant d’être répertoriée. Ce tri patient permet de dater les productions et de suivre l’évolution des formes sur trois siècles.

Le site sera bientôt recouvert par le chantier du canal.

Des artisans installés sur place, une vaisselle qui voyageait

Les potiers vivaient sur le site. Foyers, fours domestiques, puits, rejets alimentaires et grandes jarres de stockage appelées dolia ont été retrouvés. Les dolia servaient dans tout le monde romain à conserver le vin ou l’huile, et leur présence indique la vocation domestique de ces espaces.

Les restes se concentrent le long de la voie d’Agrippa, où une dizaine de caves ont été fouillées. Les déchets de repas rappellent que cette manufacture était aussi un lieu de vie, avec ses familles et ses réserves.

La presse rapporte que la céramique produite ici s’exportait jusqu’au nord de l’Écosse et en Suisse. L’information circule surtout dans les articles de vulgarisation et paraît plausible pour un atelier installé sur un axe majeur de la Gaule du Nord. Elle devra être confirmée par les publications scientifiques, qui comparent les pâtes et les formes avec celles retrouvées sur d’autres sites.

Après la fouille, des années d’analyse

Les données seront étudiées durant plusieurs années. Pierre Barral, archéologue à l’Inrap, explique qu’elles gardent une information durable, utile si d’autres équipes retrouvent des tours de potiers sur d’autres sites.

Le reportage de l’Inrap sur le site, réalisé par François Goulin et d’une durée de 3 min 49, est daté du 5 octobre 2026 et consultable gratuitement sur le site de l’institut. L’Inrap, placé sous la tutelle des ministères de la Culture et de la Recherche, réalise chaque année quelque 1 800 diagnostics archéologiques et plus de 200 fouilles. Le chantier du canal n’est donc qu’un dossier parmi des centaines, mais il a livré à Sermaize l’un des ateliers de potiers les plus complets de Gaule du Nord.