Les restes de Jebel Irhoud, au Maroc, ont été datés en 2017 d’environ 315 000 ans. Ce sont les plus anciens exemplaires connus d’Homo sapiens. Le site se trouve dans le nord-ouest du pays. Le chiffre a repoussé de plus de 100 000 ans l’âge que l’on prêtait à notre espèce, et il a déplacé son berceau supposé loin de l’Afrique de l’Est.
- Les fossiles de Jebel Irhoud sont datés d’environ 315 000 ans, soit plus de 100 000 ans avant l’âge admis pour notre espèce.
- Le crâne d’Irhoud 1 a d’abord été classé comme une variante africaine de Néandertal, avant d’être réattribué à Homo sapiens.
- Les silex brûlés du site prouvent que ses habitants maîtrisaient déjà le feu.
Un crâne de mineur pris pour un Néandertalien
Tout commence en 1961, dans une exploitation minière.
Un ouvrier y déterre un crâne aux traits étonnamment humains. Baptisé Irhoud 1, il est d’abord identifié comme une variante africaine de Néandertal, vieille d’environ 40 000 ans. Son âge estimé grimpe ensuite par paliers : entre 100 000 et 200 000 ans en 1991, puis environ 160 000 ans en 2007. Les spécialistes y voient alors une forme archaïque d’Homo sapiens, voire le produit de croisements avec les Néandertaliens.
Ce flou arrangeait le récit dominant. Les plus anciens restes d’Homo sapiens alors connus, ceux d’Omo Kibish en Éthiopie, étaient datés d’environ 195 000 ans, ce qui plaçait l’origine humaine en Afrique de l’Est vers 200 000 ans. Ces restes éthiopiens ont depuis été redatés à environ 233 000 ans.
2017 : le chronomètre du silex
De nouvelles fouilles, menées dans une partie du site que les mineurs avaient laissée intacte, ont livré des os de crâne et de mâchoire, des outils de pierre et des restes d’animaux chassés. La difficulté restait de dater l’ensemble avec fiabilité. Daniel Richter, de l’Institut Max Planck de Leipzig, a mesuré par thermoluminescence le temps écoulé depuis que les minéraux de silex avaient été chauffés par le feu.
Une dent de la mandibule Irhoud 3 a donné 286 000 ans par une autre méthode.
La moyenne pondérée des silex place outils et fossiles à 315 000 ans, avec une marge de 34 000 ans. Ces silex brûlés prouvent aussi que les habitants de Jebel Irhoud contrôlaient le feu. Deux articles de Nature ont été publiés ensemble, l’un dirigé par Jean-Jacques Hublin sur les fossiles, l’autre par l’équipe de Shannon McPherron sur la datation. Le site devenait ainsi le plus ancien et le plus riche site africain de l’Âge de pierre moyen documentant les débuts de la lignée Homo sapiens.
Un visage moderne, une boîte crânienne qui ne l’est pas
Les fossiles dessinent un portrait composite. Le visage, la mâchoire et les dents s’alignent sur ceux d’Homo sapiens, et non sur ceux de Néandertal. La boîte crânienne, elle, reste allongée comme celle des humains archaïques, au lieu d’être arrondie. Les études successives donnent pour Irhoud 1 un volume endocrânien compris entre 1 305 et 1 480 millilitres, une fourchette qui recoupe celle des humains actuels.
Cette mosaïque est un argument de poids dans un vieux débat. On ignorait si la morphologie moderne était apparue brusquement vers 200 000 ans ou si elle s’était construite progressivement sur 400 000 ans. Les crânes de Jebel Irhoud penchent plutôt pour la seconde option.
La classification reste d’ailleurs nuancée. L’encyclopédie Britannica qualifie ces individus de « protomodernes », car leur aspect rappelle une version très évoluée d’Homo heidelbergensis. Le terme dit bien l’inconfort des spécialistes, qui hésitent à tracer une frontière nette entre ancêtres et premiers représentants de l’espèce.
Pas un berceau, tout un continent
L’équipe de Hublin ne soutient pas que les gens de Jebel Irhoud soient les ancêtres directs de tous les humains. Elle y voit les membres d’une vaste population qui se mélangeait à travers l’Afrique quand le Sahara était vert, il y a 300 000 à 330 000 ans. Des steppes et des lacs reliaient alors le Maghreb au reste du continent. Cette géographie rend plausible la circulation des gènes comme celle des techniques.
Florisbad, en Afrique du Sud, remonte à environ 259 000 ans.
Avec Omo, estimé à environ 233 000 ans, il forme un réseau de sites très éloignés les uns des autres, d’où l’hypothèse d’une fusion de populations d’Afrique de l’Est et d’Afrique australe entre 350 000 et 260 000 ans. Les datations de Jebel Irhoud suggèrent aussi que l’émergence de notre espèce et celle de l’Âge de pierre moyen sont proches dans le temps.
Le dossier n’est pas clos pour autant. Des chercheurs divergent sur la portée de ces découvertes, qui ajoutent à la complexité de nos origines plus qu’elles ne la résolvent. Le site continue d’alimenter les travaux : des études de 2025 sur des dents marocaines plus récentes le citent comme référence parmi les plus anciens membres de la lignée Homo sapiens.
Le 13 septembre 2026, la revue Heritage a publié un nouveau visage de cet ancêtre. L’équipe internationale de Cicero Moraes a travaillé uniquement avec des logiciels libres et gratuits. Elle a déformé numériquement le scan d’un crâne moderne pour l’ajuster aux fossiles, avec des épaisseurs de tissus mous issues de populations d’ascendance africaine. La peau, les cheveux et la barbe de la version en couleur relèvent de conventions artistiques, sans fondement dans les fossiles.
Le crâne utilisé est un assemblage : la boîte crânienne et le haut du visage d’Irhoud 1, la mâchoire d’Irhoud 11, un autre adulte, et quelques fragments dentaires. La mandibule d’un jeune individu, Irhoud 3, n’en fait même pas partie.
Sources : nature.com | researchgate.net


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