Imaginez une tour de béton si dense que la lumière du soleil n’atteignait jamais le sol, et où près de 33 000 personnes vivaient entassées sur une surface équivalente à quatre terrains de football. Ni Londres ni Pékin ne voulait vraiment gouverner cet endroit. Rasée en 1993 et 1994, la citadelle de Kowloon a cédé la place à un parc inauguré en 1995, à Hong Kong.

À retenir
  • Un vide juridique né de la Convention de 1898 a transformé la citadelle en zone de non-droit, échappant à tout contrôle britannique ou chinois pendant des décennies.
  • En 1987, environ 33 000 habitants s'entassaient sur 2,6 hectares, soit une densité record d'environ 1 255 000 habitants au km².
  • Démolie entre 1993 et 1994 après des indemnisations de 2,7 milliards de dollars de Hong Kong, la citadelle a été remplacée par le Kowloon Walled City Park, inauguré en 1995.

Le trou noir administratif que ni Londres ni Pékin ne voulaient gouverner

Tout commence par un détail de texte juridique, l’une de ces clauses discrètes qui finissent par changer le cours de l’histoire. En 1898, la Convention qui accorde à la Grande-Bretagne le bail des Nouveaux Territoires de Hong Kong exclut expressément un petit fort fortifié chinois de son périmètre. La citadelle de Kowloon reste donc, sur le papier, territoire chinois, coincée au beau milieu d’une colonie britannique.

Le 16 mai 1899, leurs forces attaquent la citadelle. Elles n’y trouvent qu’un mandarin et environ 150 habitants. La prise est presque anecdotique, mais elle n’efface pas le flou juridique initial. Pendant des décennies, personne ne tranche vraiment la question de la souveraineté sur ce lopin de terre.

Ce vide va devenir, au fil du vingtième siècle, une aubaine pour tous ceux qui cherchent à échapper aux règles. Selon le South China Morning Post, les tentatives d’évacuation menées par les autorités de Hong Kong échouent à plusieurs reprises, car les habitants résistent tandis que les autorités craignent de provoquer un incident diplomatique en raison du statut contesté du site. Face à ce risque, le gouvernement colonial finit par adopter une politique de non-intervention : ni la police, ni les inspecteurs sanitaires, ni les percepteurs d’impôts n’y mettent plus les pieds.

Il faudra attendre 1984 pour qu’un accord entre les gouvernements britannique et chinois mette enfin tout le monde d’accord. Les deux parties s’entendent pour démolir la citadelle, en invoquant la dégradation des conditions de vie sur place. La décision formelle est annoncée publiquement le 14 janvier 1987, marquant le début de la fin pour cette enclave hors norme.

33 000 âmes entassées sur un mouchoir de poche : la densité la plus folle jamais enregistrée

Les chiffres, à eux seuls, donnent le vertige. Un recensement gouvernemental mené en 1987 dénombre environ 33 000 habitants répartis sur 6,5 acres, soit à peine 2,6 hectares. Ramené au kilomètre carré, cela représente environ 1 255 000 habitants, une densité sans équivalent documenté ailleurs dans le monde à cette époque.

D’autres sources nuancent légèrement ce total. Le South China Morning Post évoque plutôt 2,7 hectares et parle de 35 000 personnes vivant dans la citadelle à la fin des années 1980. Certaines estimations, moins rigoureuses, avancent même jusqu’à 50 000 résidents. L’écart entre ces chiffres illustre surtout une réalité simple : personne n’a jamais pu compter précisément une population qui échappait, par définition, à tout recensement officiel rigoureux.

Pour se représenter l’ampleur du phénomène, il suffit de comparer avec un arrondissement parisien dense. Le onzième arrondissement de Paris, pourtant réputé pour sa concentration urbaine, affiche une densité largement inférieure à celle qu’atteignait la citadelle de Kowloon. Ici, on ne parlait plus d’immeubles serrés les uns contre les autres, mais d’un bloc quasi continu de béton, sans rue au sens classique du terme.

Dans les entrailles de Kowloon, une ville-labyrinthe où la lumière du jour n’existait plus

Pénétrer dans la citadelle revenait à entrer dans un organisme vivant, bâti sans plan d’ensemble ni autorisation. Les immeubles, construits les uns contre les autres au fil des décennies, formaient une masse compacte où les rues traditionnelles n’existaient plus vraiment. À leur place, un réseau de corridors étroits, souvent plongés dans l’obscurité la plus totale, serpentait entre les bâtiments.

Les habitants compensaient l’absence de lumière naturelle par un éclairage électrique permanent, installé à même les câbles qui couraient le long des murs. Sur les toits, un autre monde se déployait : des passerelles reliaient les immeubles entre eux, permettant de traverser une bonne partie de la citadelle sans jamais redescendre au niveau de la rue. Cette strate supérieure servait aussi de seul véritable accès à la lumière du jour pour beaucoup de résidents.

À l’intérieur, l’activité ne manquait pas. Des ateliers clandestins, des cabinets de dentistes sans licence officielle, de petites usines textiles et des commerces de toutes sortes cohabitaient dans un entrelacs de pièces minuscules. Cette économie parallèle prospérait justement parce que les autorités n’y exerçaient aucun contrôle, un cercle qui nourrissait la croissance continue de la population.

Un seul bâtiment d’origine a traversé les siècles sans disparaître : le yamen de l’époque Qing, ancien bâtiment administratif chinois. Il a été restauré, puis classé monument par l’Antiquities and Monuments Office de Hong Kong en 1996, devenant ainsi le dernier témoin tangible de ce qu’était véritablement la citadelle avant sa démolition.

De la démolition express à la renaissance végétale : comment un parc a effacé la citadelle la plus dense du monde

Une fois la décision de 1984 actée, encore fallait-il convaincre des dizaines de milliers de résidents de quitter les lieux. Le processus d’éviction s’est étalé sur plusieurs années, accompagné d’indemnisations évaluées à 2,7 milliards de dollars de Hong Kong. Il s’est officiellement achevé en 1992, après des négociations souvent tendues avec des habitants peu désireux d’abandonner un lieu de vie qu’ils occupaient parfois depuis des générations.

La démolition proprement dite a débuté le 23 mars 1993. Les engins de chantier se sont attaqués méthodiquement à cette masse de béton accumulée depuis des décennies, un chantier titanesque qui s’est achevé en avril 1994. En l’espace de quelques mois, l’un des endroits les plus densément peuplés jamais recensés sur Terre avait purement et simplement disparu du paysage urbain.

Sur ces décombres a poussé, littéralement, un jardin. Le Kowloon Walled City Park, qui s’étend aujourd’hui sur 3,10 hectares, a ouvert ses portes le 22 décembre 1995. Il est géré par le Leisure and Cultural Services Department et propose un paysage inspiré des jardins traditionnels chinois, avec des pavillons, des bassins et des allées paisibles, aux antipodes du chaos urbain qui régnait quelques années plus tôt au même endroit.

La mémoire de la citadelle n’a pourtant pas totalement disparu. Une exposition de décors répliques, liée au film Twilight of the Warriors : Walled In, a été installée directement sur le site d’origine, au sein du parc, pour une durée de trois ans. Sorti début mai 2024, ce long métrage a dépassé 111 millions de dollars de recettes mondiales, preuve que la fascination pour cette ville dans la ville ne faiblit pas, bien au contraire.

Il reste aujourd’hui difficile d’imaginer, en se promenant sous les arbres du parc, que ce même sol a abrité l’une des densités de population les plus extrêmes jamais mesurées. La citadelle de Kowloon demeure un cas d’école pour quiconque s’intéresse à l’urbanisme informel, aux zones grises administratives et à la capacité des sociétés humaines à s’organiser, parfois dans des conditions extrêmes, là où aucune autorité ne vient poser de limites.