Le 11 septembre 2026, la quatorzième campagne de fouilles s’est achevée sur le site du Pou, au Rozel, dans la Manche. Depuis 2012, près de 6.000 empreintes datant de l’homme de Néandertal ont été découvertes sur ce site majeur du Paléolithique en Europe de l’ouest. Un chiffre qui donne le vertige quand on sait qu’ailleurs dans le monde, les traces de pas néandertaliennes se comptent sur les doigts d’une main.
Cette dune du Cap du Pou n’a rien d’anodin. Le site paléolithique du Rozel, aussi appelé site du Pou, est un site préhistorique situé sur la commune du Rozel, dans le département de la Manche, en Normandie, composé de plusieurs niveaux de sol d’occupation néandertalienne, daté d’environ 80 000 ans. Une révision scientifique plus récente a même repoussé la datation de la formation de la dune, entre 115 000 et 70 000 ans. Assez pour capturer des instantanés de vie totalement inédits sur notre lointain cousin.
- Le site du Rozel a livré 6 000 empreintes de Néandertal, soit plus que tous les autres gisements mondiaux réunis
- L’équipe de Dominique Cliquet fouille chaque été pour sauver du site avant l’érosion hivernale
- Les empreintes révèlent un groupe de 10 à 13 Néandertaliens, principalement des enfants et adolescents, présents en hiver il y a 80 000 ans
Une découverte née, elle aussi, de l’érosion
L’histoire du site commence par un hasard. Le site est découvert fortuitement par Yves Roupin en 1967 du fait de l’érosion du littoral. Il a fait l’objet d’un sondage cette même année puis de fouilles de sauvetage menées en 1969 par l’archéologue Frédéric Scuvée. Pendant plus de quarante ans, le gisement reste ensuite relativement stable, sous surveillance discrète.
Tout bascule au tournant des années 2010. De 2006 à 2012, quelque 1 000 mètres carrés du site ont été emportés par l’érosion marine. Un enrochement est alors installé pour freiner l’assaut des vagues, et la DRAC de Normandie intervient en 2012 afin d’empêcher le démantèlement du site, confiant sa fouille à Dominique Cliquet, conservateur au service régional de l’archéologie.
Depuis, la course contre la mer ne s’est jamais arrêtée. Depuis 2012, face à l’érosion accélérée du littoral, des campagnes de fouilles programmées se déroulent chaque été sur quatre mois, sous la direction de Dominique Cliquet, conservateur au service régional de l’archéologie de la DRAC Normandie, avec une quinzaine de participants quotidiens. Un rythme calé sur celui, imprévisible, des tempêtes hivernales.
Des empreintes qui racontent des vies entières
Ce qui distingue le Rozel de tous les autres sites néandertaliens au monde, ce sont ses empreintes. Une onzième campagne avait déjà livré plus de 550 traces et empreintes d’origine humaine, portant le nombre d’empreintes humaines à plus de 2900, conférant le caractère unique de ce site. Cinq ans plus tard, le compteur a presque triplé.
Le pied, la main, le genou : chaque trace est une fenêtre sur un instant de vie disparu il y a 80 000 ans. Une étude publiée le 9 septembre 2019 dans la revue américaine PNAS a marqué un tournant scientifique. Elle rapportait la découverte de 257 empreintes datées à 80 000 ans, représentant le plus grand ensemble ichnologique néandertalien connu à ce jour. Les chercheurs ont pu en tirer des conclusions inédites sur la structure sociale de ces groupes disparus.
Les empreintes suggèrent que le groupe qui fréquentait le site comptait entre 10 et 13 personnes. La très grande majorité des empreintes appartenaient à des enfants et des adolescents, mais il y avait également quelques adultes dont l’un, très grand, qui mesurait 1 mètre 90. Un détail presque intime, à des dizaines de millénaires de distance.
Les scientifiques pensent même connaître la saison de ces passages. Ces Néandertaliens étaient vraisemblablement présents sur le site de l’automne au printemps, un campement d’hiver plutôt qu’un lieu de vie permanent.
Un chantier qui tient de la course contre-la-montre
Sur le terrain, la fouille ressemble à une opération de sauvetage minutieux. « La différence, c’est que le sable de la plage actuelle ne comporte pas ces oxydes de fer manganèse, qui vont donner une texture et une structure aux sédiments », explique Dominique Cliquet, conservateur en chef du patrimoine de la DRAC Normandie. Sans ces oxydes durcis dès le Néolithique, aucune empreinte n’aurait survécu jusqu’à nous.
Le geste, lui, tient de l’orfèvrerie. Les sols supérieurs étant très minces et fragiles, ils ont été fouillés avec des pinceaux à maquillage. Les empreintes trouvées sur le site sont d’abord géolocalisées, puis photographiées et dessinées, avant d’être recouvertes d’un enduit, avant de les prélever et de les examiner en laboratoire. Un travail qui se compte en millimètres, sous la menace constante de la marée suivante.
Durant la campagne 2026, la moisson a de nouveau été spectaculaire. Durant cette quatorzième campagne, 800 empreintes ont été mises au jour. Toutes n’ont pas pu être sauvées. « On a deux décomptes : celui des empreintes qui ne pouvaient pas être prélevées. On en a 387 », précise l’équipe sur place.
Le budget de l’opération donne la mesure de l’engagement consenti chaque été. Chaque année, ces fouilles représentent un budget de 90 à 92.000 euros au total entre les études, le logement, la nourriture ou bien encore le carburant, et les archéologues bénéficient notamment de l’aide du département de la Manche. Une somme modeste, rapportée à l’ampleur scientifique de ce qui en sort chaque année.
Ce que la mer efface ne revient jamais
Certaines traces disparaissent avant même d’être touchées. Celles qui n’ont pas été retirées ont été « totalement détruites » par le vent, confiait déjà en 2019 le paléoanthropologue Jérémy Duveau. Un même sort attend les niveaux non fouillés à temps, engloutis par le sable ou lessivés par la mer.
L’équipe qui se relaie chaque été sait ce qu’elle risque de perdre. « On y vient une fois, on y goûte, et on y revient », sourit Laëtitia, une Sarthoise de 26 ans, hébergée avec ses collègues dans un gîte à Pierreville, à sa quatrième saison sur ce site. Une fidélité qui en dit long sur la valeur accordée à ce bout de dune normande par la communauté archéologique.
Le programme continue, mais chaque hiver rebat les cartes. Le massif dunaire est directement menacé par le réchauffement climatique et l’érosion, rappelle la DRAC de Normandie. Un phénomène qui ne fera que s’accentuer dans les décennies à venir, et qui rend chaque campagne un peu plus précieuse que la précédente : ce que la mer a déjà repris n’existera plus jamais, nulle part ailleurs.
Sources : franceinfo.fr | derniereheure.fr


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