Sous la colline de Zimbilli, dans le district de Taşköprü (province de Kastamonu, nord de la Turquie), une villa romaine de près de 1 800 ans refait surface, mosaïque par mosaïque. Ce qui a poussé les archéologues à intensifier les fouilles n’est pas une découverte spectaculaire mais un constat inquiétant : sans intervention rapide, ces pavements pourraient disparaître à jamais.

Des archéologues fouillant l’ancienne cité de Pompeiopolis dans la province de Kastamonu, en Turquie, mettent au jour des mosaïques spectaculaires issues d’une villa romaine de 1 800 ans, considérée comme l’une des trois plus grandes villas romaines d’Anatolie. Le site n’a rien d’anodin : il s’agit de l’ancienne capitale de la province romaine de Paphlagonie, une région historique qui bordait la mer Noire. Les fouilles n’ont d’ailleurs rien d’improvisé, puisqu’elles se poursuivent sans interruption depuis un quart de siècle sur ce même terrain.

À retenir

  • Un détail inquiétant a déclenché une opération de sauvetage d’urgence sur ce chantier archéologique turc
  • Les équipes découvrent des mosaïques dont la qualité rivalise avec les célèbres sites de Zeugma
  • Un travail de plusieurs années attend les restaurateurs pour sauver chaque tesselle de cette villa antique

Une course contre le temps pour sauver les sols antiques

Le détail qui a alerté les responsables du chantier, c’est l’état de dégradation avancé de certaines zones du site. Les autorités préviennent que sans une conservation continue, certaines sections des mosaïques pourraient être perdues dans quelques années. Une urgence qui a transformé la campagne 2026 en véritable opération de sauvetage patrimonial, où chaque tesselle compte.

Les travaux de cette année sont centrés sur la mise au jour et la conservation des mosaïques élaborées de la villa, après la reprise des fouilles l’an dernier sur ce site qui couvre environ 3 000 mètres carrés et qui est considéré comme l’une des villas romaines les plus significatives découvertes en Anatolie. Pour donner une idée de l’échelle : c’est l’équivalent d’un demi-terrain de football entièrement pavé de mosaïques figuratives et géométriques, enfoui depuis près de deux millénaires sous les collines agricoles du nord anatolien.

Les équipes archéologiques soulèvent, nettoient et restaurent avec précaution les mosaïques complexes pièce par pièce, dans un effort pour les préserver avant que ne survienne une détérioration plus importante. Un travail de fourmi, littéralement centimètre carré par centimètre carré, qui contraste avec l’ampleur du site à couvrir.

Un chantier international dans la salle où l’on recevait les invités

L’ampleur de la tâche a nécessité de faire appel à des renforts venus de l’étranger. Selon les données turques de terrain, l’équipe compte 45 spécialistes cette saison, dont 15 archéologues italiens travaillant aux côtés de leurs homologues turcs. Une collaboration qui s’explique par l’expertise italienne, historiquement reconnue, dans la restauration de mosaïques romaines.

Le cœur des opérations se situe dans une pièce bien précise : les efforts de restauration se concentrent actuellement sur le triclinium de 112 mètres carrés de la villa, la salle à manger formelle où les invités étaient reçus. la pièce d’apparat, celle où le propriétaire de la villa exhibait sa richesse aux visiteurs de passage il y a dix-huit siècles. Environ 10 mètres carrés de restauration de mosaïque ont été achevés en 2025, les travaux se poursuivant tout au long d’une campagne prévue sur quatre mois en 2026. À ce rythme, restaurer l’intégralité de la pièce représente un travail de plusieurs années encore.

La méthode employée mérite d’être soulignée, car elle diffère des restaurations « à l’ancienne » qui complétaient parfois les lacunes par imagination. Ici, les conservateurs suivent une règle stricte : ils ne procèdent à aucune reconstruction ni complétion, se contentant de conserver la mosaïque puis de la remettre en place. Les tesselles sont retirées vers un laboratoire universitaire où elles sont nettoyées, cataloguées puis réagencées une par une dans leur configuration d’origine, avant de retrouver leur emplacement initial dans le sol de la villa, sans perte de matière.

Pompeiopolis, l’autre grand nom de la mosaïque romaine

Les experts affirment que la qualité artisanale de ces mosaïques rivalise avec celle des célèbres mosaïques romaines de Zeugma, l’un des sites archéologiques les plus célèbres de Turquie. La comparaison n’est pas anodine : Zeugma, dans le sud-est du pays, abrite l’un des plus grands musées de mosaïques romaines au monde. Que Pompeiopolis puisse rivaliser sur le plan de la finesse artistique en dit long sur le niveau de vie des occupants de cette villa, probablement de riches notables locaux.

La ville elle-même a une histoire singulière. Située dans la région de Paphlagonie, Pompeiopolis a été fondée en 65/64 avant J.-C. par le général romain Gnaeus Pompeius, dit Pompée, après sa défaite de Mithridate du Pont, ce dernier ayant fait le choix de fonder de nouvelles cités dans l’ancien royaume pontique pour ancrer l’Anatolie du nord à Rome. Pompeiopolis a prospéré durant l’ère romaine impériale, gagnant le titre de « métropole de Paphlagonie », et a même frappé sa propre monnaie durant une brève période au milieu du IIe siècle.

Le site ne se limite pas à cette seule villa. À quelques mètres de là, une autre découverte occupe les équipes en 2026 : une basilique romaine du IIe siècle, plus tard transformée en église. Construite au IIe siècle après J.-C., la structure était à l’origine une basilique romaine, un grand bâtiment public utilisé pour des activités administratives, juridiques et commerciales, avant d’être convertie en église chrétienne de plan basilical durant la période où Pompeiopolis servait de centre épiscopal. Aucune basilique de l’époque romaine n’a encore été identifiée ailleurs dans la région occidentale de la mer Noire, ce qui rend la structure de Pompeiopolis particulièrement significative selon le directeur des fouilles.

Les objectifs pour les prochaines saisons sont déjà fixés. L’objectif immédiat de l’équipe est de mettre au jour au moins la moitié de la mosaïque du sol, de mener des travaux de protection et de poursuivre les fouilles en 2027. Un calendrier qui montre bien l’ampleur du chantier : sauver une mosaïque de 1 800 ans ne se fait pas en une saison, mais patiemment, sur plusieurs années, avec la conscience qu’une partie du puzzle pourrait s’effriter avant même d’avoir été entièrement révélée.