Un randonneur qui repère un os dépassant d’une pente, en Espagne. C’est ainsi qu’a commencé l’une des découvertes paléontologiques les plus commentées de cette année. Le hasard a voulu qu’un excursionniste alerte l’équipe de la présence de restes fossiles à La Tejería, à El Castellar, dans la province de Teruel. Personne, à ce moment-là, ne se doutait de ce que ces quelques os allaient révéler sur la circulation des dinosaures entre deux continents aujourd’hui séparés par un océan.

« Nous avons vu qu’il y avait des os sur le versant et nous avons commencé à récupérer des vertèbres », raconte Alberto Cobos, directeur de la fondation Dinópolis, qui a supervisé les fouilles. Au total, les fouilles ont permis de récupérer 14 vertèbres de la queue et plusieurs chevrons, des os situés sous les vertèbres caudales. Quatorze os. Un chiffre modeste pour un animal dont la silhouette impressionne d’ordinaire par ses dimensions démesurées.

À retenir
  • Des vertèbres de Diplodocus découvertes en Espagne marquent la première identification de ce genre en Europe.
  • L’analyse ostéologique triangulée confirme l’appartenance au genre Diplodocus, proche de l’espèce Diplodocus hallorum.
  • Cette découverte prouve l’existence d’une connexion intercontinentale entre l’Ibérie et l’Amérique du Nord au Jurassique supérieur.

Un fragment de queue qui bouleverse la carte des dinosaures

Voilà l’os du problème, si l’on peut dire : ce n’est pas la taille de l’animal qui a stupéfié les chercheurs, mais sa localisation. Ce sauropode emblématique, avec son cou interminable et sa queue en fouet, incarnait à lui seul les grands espaces américains du Jurassique depuis plus d’un siècle. Depuis sa description initiale, le genre a été identifié pour la première fois en 1877, à partir de fossiles découverts dans le Wyoming, aux États-Unis, et jamais ailleurs. Jusqu’à présent, toutes les traces fiables du genre Diplodocus provenaient exclusivement de la formation géologique de Morrison, dans l’ouest américain.

Un yacimiment situé à La Tejería, en El Castellar, a permis à l’équipe de la Fondation Dinópolis d’identifier des fossiles de diplodocus, dinosaure jusqu’alors reconnu uniquement dans le Jurassique d’Amérique du Nord. L’Europe entre enfin dans la carte de répartition de ce géant herbivore, plus d’un siècle après sa découverte outre-Atlantique. Le site où tout s’est joué porte un nom précis. C’est dans la formation Villar del Arzobispo, en Espagne, que le squelette a été mis au jour, une couche géologique datée avec précision.

Cette couche remonte loin. Cette formation géologique, datée du Kimméridgien supérieur au Tithonien, correspond à une période où l’est de la péninsule ibérique abritait des écosystèmes côtiers foisonnants. Un paysage de bord de mer, très éloigné des plateaux arides que l’on connaît aujourd’hui à Teruel.

Le vrai chiffre qui interpelle : 25 mètres, mais surtout une signature anatomique

L’animal en question ne manquait pas non plus d’envergure. Alberto Cobos estime que l’animal pouvait atteindre environ 25 mètres de long, soit la longueur de deux bus articulés placés bout à bout. Mais retenir uniquement ce chiffre reviendrait à passer à côté de l’essentiel de la découverte.

Identifier un genre à partir de quelques vertèbres relève d’un exercice scientifique redoutable. Identifier un dinosaure à partir d’une portion de son squelette exige de rechercher une sorte de signature anatomique. Les chercheurs n’ont pas procédé à l’estime : l’analyse des quatorze vertèbres caudales et de plusieurs chevrons, combinant comparaisons ostéologiques, parcimonie maximale et inférence bayésienne, confirme l’appartenance du spécimen au genre Diplodocus. Trois méthodes distinctes, convergentes. C’est cette triangulation méthodologique, bien plus que la longueur de l’animal, qui a emporté la conviction des spécialistes.

Le résultat place même le spécimen turolense dans une filiation précise. Le résultat situe le dinosaure de Teruel dans le genre et proche de Diplodocus hallorum, une espèce jusqu’ici documentée uniquement sur le continent américain. Une proximité qui ne doit rien au hasard.

Une preuve de passage entre deux continents aujourd’hui séparés

Il faut se figurer la géographie de l’époque pour comprendre l’enjeu réel de cette trouvaille. La Pangée était en train de se fragmenter depuis des millions d’années et l’Atlantique n’en était qu’à ses premières étapes de formation. L’Amérique du Nord et l’Europe n’occupaient pas leurs positions actuelles et n’étaient pas séparées par l’immense océan que l’on connaît aujourd’hui. Des ponts terrestres ou des archipels rapprochaient les deux masses continentales, suffisamment pour permettre à des populations de sauropodes de circuler.

C’est précisément ce que confirme la découverte de Teruel. À un moment donné, leurs populations, ou leurs ancêtres immédiats, sont parvenus à atteindre l’Europe jurassique. Un chercheur espagnol résume la portée de cette conclusion en une phrase limpide : « les restes étudiés sont une partie de la queue que les collègues ont interprétée comme du Diplodocus, ce qui leur sert de preuve qu’il existait une connexion intercontinentale entre l’Ibérie et l’Amérique du Nord au Jurassique supérieur », explique José Ignacio Canudo, professeur de paléontologie à l’université de Saragosse.

D’autres spécialistes soulignent la cohérence des écosystèmes de part et d’autre de l’Atlantique naissant. Le Jurassique supérieur des États-Unis et celui de Teruel présentent d’énormes ressemblances, note Francisco Ortega, professeur à l’université nationale d’enseignement à distance espagnole (UNED). Ce diplodocus turolense n’était donc pas un voyageur isolé, mais le témoin fossile d’un échange faunique organisé entre deux mondes.

Un site déjà connu pour ses sauropodes géants

Teruel n’en était pas à son premier coup d’éclat paléontologique. La découverte élargit la diversité connue des grands sauropodes du Jurassique turolense, aux côtés d’espèces comme le Turiasaurus et le Losillasaurus. La région abrite déjà l’un des plus grands dinosaures jamais recensés en Europe, découvert par la même équipe de chercheurs quelques années plus tôt.

Le spécimen tient une place à part parmi les fossiles européens comparables. L’ensemble constitue l’un des registres de diplodocidés les plus complets trouvés en Europe. Quatorze vertèbres, ce n’est presque rien face à un squelette entier. Mais dans une discipline où la moindre esquille osseuse peut trancher un débat scientifique, c’est un trésor.

L’étude a été publiée dans une revue de référence du secteur. La recherche a été publiée dans la revue scientifique Journal of Vertebrate Paleontology sous le titre « Preuve intercontinentale de l’emblématique genre Diplodocus Marsh, 1878 ». Les restes ne dorment pas dans un tiroir de laboratoire : les vestiges du diplodocus sont exposés dans la salle des dinosaures du Musée aragonais de paléontologie de Dinópolis, à Teruel, où chacun peut venir observer ces quatorze os qui ont rouvert un chapitre entier de l’histoire évolutive des sauropodes.