Un juvénile transparent de 30 centimètres qui glisse dans l’obscurité à 600 mètres de profondeur. Voilà l’image qui a mis fin à un siècle d’attente : celle du calmar colossal, Mesonychoteuthis hamiltoni, filmé vivant pour la toute première fois depuis sa découverte en 1925. Jusqu’ici, cet animal n’existait pour la science qu’à travers des morceaux de chair retrouvés dans l’estomac de cachalots. Un fantôme des abysses, en somme, dont on connaissait l’appétit avant même de connaître le visage.
À retenir
- Un siècle après sa découverte scientifique, l’espèce reste presque totalement inconnue
- La créature possède des capacités de camouflage extraordinaires qu’elle perd en grandissant
- Une seule observation ne suffit pas à élucider les véritables secrets de ce géant des abysses
Un siècle de silence, résolu en quelques secondes de vidéo
L’histoire commence en plein hiver austral, entre 1924 et 1925. Des baleiniers ramènent à terre un cachalot dont l’estomac contient deux restes de bras étranges. Le calmar colossal entre dans les registres scientifiques en 1925, quand le zoologiste britannique Guy Coburn Robson décrit le genre Mesonychoteuthis à partir de deux fragments de tentacules extraits de l’estomac d’un cachalot. Une poignée de chair pour baptiser ce qui allait devenir l’invertébré le plus lourd de la planète. L’ironie n’échappe à personne : on a nommé un géant à partir de presque rien.
Pendant cent ans, la situation n’a guère évolué. Depuis sa découverte, seulement huit spécimens adultes ont été signalés, selon le musée Te Papa de Nouvelle-Zélande, ce qui a sévèrement limité la capacité des scientifiques à étudier cette créature. Et parmi ces rares témoins, six étaient des restes retrouvés eux aussi dans des estomacs de baleines ou de légines (poissons des grands fonds). Le calmar colossal restait donc littéralement un animal que l’on connaissait par la digestion des autres.
Tout bascule le 9 mars dernier. Le navire de recherche Falkor (too) de l’institut océanique Schmidt explore les eaux glaciales proches des îles Sandwich du Sud, dans l’Atlantique Sud, lorsqu’un submersible télécommandé descend à près de 2 000 pieds et qu’un calmar colossal dérive soudainement devant sa caméra. L’observation, diffusée en direct sur une chaîne YouTube dans le cadre d’un programme ouvert au public, n’est confirmée qu’après coup, une fois les images haute définition analysées par les spécialistes. Cette rencontre s’est faite par hasard, comme c’est souvent le cas pour les observations de calmars des grands fonds, lors d’une expédition conjointe entre le Schmidt Ocean Institute et Ocean Census à la recherche de nouvelles espèces.
Un bébé transparent pour un futur géant de 500 kilos
La star de cette vidéo n’a rien d’impressionnant au premier regard. À peine 30 centimètres, une silhouette presque invisible. La chercheuse Kat Bolstad a révélé que les images haute résolution montraient des cellules changeant de couleur sur le manteau du calmar, ce qui pourrait indiquer que l’animal peut alterner entre transparence et opacité. Une capacité de camouflage qui disparaît avec l’âge : les adultes, eux, deviennent opaques et bien plus difficiles à manquer, du moins par leur taille.
Car l’écart entre ce nouveau-né des abysses et l’adulte qu’il deviendra donne le vertige. L’expédition a capturé un juvénile de 30 centimètres à 600 mètres de profondeur près des îles Sandwich du Sud, alors que les calmars colossaux adultes peuvent atteindre 7 mètres et peser jusqu’à 500 kilogrammes, ce qui en fait l’invertébré le plus lourd de la planète. Pour se donner une idée : c’est à peu près le poids d’une petite citadine, propulsée par des tentacules dans le noir absolu de l’océan Austral.
Reste que cette masse impressionnante ne dit rien du mode de vie de l’animal. On sait encore très peu de choses sur son cycle de vie. Comment se reproduit-il en milieu naturel ? Quelle est sa longévité réelle ? Combien d’individus peuplent réellement les eaux antarctiques ? Ces questions restent entières, et une vidéo, même historique, ne suffit pas à les trancher.
Pourquoi il aura fallu attendre si longtemps
La discrétion du calmar colossal n’est pas un hasard, c’est une stratégie de survie affinée pendant des millions d’années. L’animal peut détecter et éviter jusqu’aux cachalots en plongée, qui produisent probablement un signal lumineux puissant en dérangeant les organismes bioluminescents ; les calmars les plus habiles à esquiver ces prédateurs ont pu se reproduire depuis des millions d’années, si bien que la population actuelle est constituée d’individus à la grande acuité visuelle, qui évitent la lumière et détectent un signal à plusieurs mètres. chaque submersible bardé de projecteurs qu’on envoie pour le chercher est probablement repéré et fui bien avant d’apercevoir quoi que ce soit.
Cette évitement explique en partie pourquoi ce sont ses prédateurs qui nous ont le plus renseignés sur lui. Kat Bolstad a résumé la situation en expliquant que, pendant 100 ans, on a surtout rencontré ces animaux comme proies dans des estomacs de baleines et d’oiseaux marins, ou comme prédateurs de légines pêchées ; lors d’une expédition précédente en janvier, l’équipe avait déjà filmé pour la première fois le calmar de verre glacial, une autre espèce jamais observée vivante. Deux premières mondiales coup sur coup, sur des espèces cousines, pour la même équipe. Un signe que les technologies d’exploration des profondeurs, moins bruyantes et moins agressives en lumière, commencent enfin à porter leurs fruits.
Cette rencontre soulève une nuance importante que peu d’articles mentionnent : une seule observation, aussi historique soit-elle, reste un échantillon d’un seul individu, incapable de révéler des tendances de population, des routes migratoires ou l’état de santé général de l’espèce ; relier cette observation à des questions écologiques plus larges nécessitera une surveillance à long terme, des relevés acoustiques et bien d’autres rencontres visuelles. Le calmar colossal a cessé d’être un mythe. Il reste, pour l’essentiel, une énigme. Et c’est peut-être ce qui rend cette première image aussi précieuse : elle ne clôt rien, elle ouvre une nouvelle décennie de questions sur ce qui vit encore, sans témoin, dans les zones que nos cartes n’ont pas su remplir.
Sources : science.org | mbl.edu | news.uci.edu
