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On imagine tous les princesses égyptiennes confinées au palais : leurs squelettes vieux de 4 000 ans racontent une tout autre vie

Des coussins moelleux, des servantes attentionnées, des journées passées à l’ombre des palmiers : voilà l’image d’Épinal que nous associons aux princesses de l’Égypte ancienne. Pourtant, six squelettes royaux tirés du sable après des millénaires de silence viennent égratigner ce joli tableau. Enterrées avec des arcs, des flèches et un poignard il y a près de 4 000 ans, ces femmes du Moyen Empire n’auraient peut-être pas coulé des jours aussi tranquilles qu’on l’imagine. Une étude récente avance une hypothèse audacieuse : et si elles avaient réellement manié ces armes ? Chasseuses, combattantes ou simples figures de cérémonie, leurs ossements gardent une part de mystère que les spécialistes n’ont pas fini de démêler.

Des tombes oubliées qui ressurgissent après plus d’un siècle

L’histoire commence à la fin du XIXe siècle, dans les années 1890, lorsque l’archéologue français Jacques de Morgan fouille les abords des tombes des pharaons Amenemhat II et Amenemhat III. Il exhume alors les restes de plusieurs membres de la famille royale, accompagnés d’un mobilier funéraire intrigant. Mais ces vestiges connaissent un destin étonnant : rangés, catalogués puis peu à peu oubliés, ils sombrent dans l’anonymat des réserves pendant des décennies.

Il faudra attendre 2020 et un vaste projet de curation au Musée égyptien du Caire pour que cette collection refasse surface. On y retrouve le roi Hor, les princesses Ita, Khenmet, Itaweret, Noub-Hotep, ainsi qu’une femme dont l’identité reste incertaine. Quatre d’entre elles seraient les filles d’Amenemhat II. De quoi offrir aux chercheurs une véritable machine à remonter le temps, à condition de savoir lire les indices gravés dans ces vieux ossements.

Quand les os trahissent les gestes d’une vie entière

Comment deviner ce qu’une personne a fait de son corps, quatre millénaires après sa mort ? La réponse tient dans un mot un peu technique : les enthèses. Ce sont les zones où les muscles et les tendons s’accrochent à l’os. Un peu comme des cordes qui laisseraient une empreinte sur un mur à force d’être tirées au même endroit, les gestes répétés d’une vie finissent par marquer le squelette. Un bras souvent sollicité, une épaule constamment mobilisée : tout cela laisse des traces lisibles pour l’œil averti.

Pour décrypter ces signatures, les scientifiques ont eu recours à des rayons X et à une spectroscopie infrarouge spécialisée. L’idée : identifier des activités physiques exigeantes et répétées, susceptibles de trahir un entraînement au tir à l’arc ou à la chasse. Une lecture minutieuse, presque une enquête, où chaque relief osseux devient un témoignage silencieux.

Ita, la princesse dont le bras droit intrigue les chercheurs

Parmi ces figures royales, une princesse retient particulièrement l’attention : Ita. Décédée entre 28 et 34 ans, elle présente des attaches musculaires nettement prononcées sur l’épaule, le bras et la main droite. Un déséquilibre qui, aux yeux des chercheurs, pourrait correspondre à l’usage répété d’une arme. On imagine aisément le geste : la main qui saisit, le bras qui tend la corde, l’épaule qui encaisse la tension de l’arc.

Détail troublant, un poignard attribué à Ita est aujourd’hui exposé au Musée égyptien. Objet de prestige ou instrument bien réel ? La question reste posée. Mais pour les partisans de cette lecture, le corps de la princesse et les armes retrouvées à ses côtés forment un ensemble cohérent, loin de l’image passive qu’on prête habituellement aux femmes de la cour.

Chasseuses ou symboles : la bataille des experts ne fait que commencer

Voilà où le bât blesse : cette interprétation est loin de faire l’unanimité. L’hypothèse séduisante des princesses guerrières se heurte à une théorie plus classique, selon laquelle les armes déposées dans les tombes étaient purement cérémonielles, symboles de statut ou objets funéraires sans lien avec un usage réel.

Et les limites de l’analyse invitent à la prudence. Seuls 22 % à 58 % de chaque squelette ont survécu au temps, la plupart des crânes manquent à l’appel et les tissus mous se sont depuis longtemps décomposés. Difficile, dans ces conditions, de trancher avec certitude. Reconstituer une vie entière à partir de fragments épars relève un peu du puzzle auquel manqueraient la moitié des pièces.

Reste que l’idée est fascinante. Ces six squelettes nous rappellent que le passé n’est jamais figé et que nos certitudes sur les civilisations anciennes tiennent parfois à peu de choses. Les princesses du Moyen Empire ont-elles vraiment décoché des flèches, ou seulement emporté leurs armes dans l’au-delà comme un ultime attribut de leur rang ? Le débat est ouvert, et il en dit long sur notre propre façon d’imaginer les femmes d’autrefois. Une chose est sûre : les vieux os ont encore beaucoup à nous raconter, pour peu qu’on prenne le temps de les écouter.