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Sous un terrain de foot de Vienne dormaient depuis près de 2 000 ans 129 corps entassés que Rome aurait dû brûler

Sous un terrain de foot de Vienne dormaient depuis près de 2 000 ans 129 corps entassés que Rome aurait dû brûler

Cent vingt-neuf squelettes entremêlés, retrouvés à peine à cinquante centimètres sous la pelouse d’un stade de quartier. Voilà ce qu’ont exhumé des ouvriers en pleine rénovation d’un terrain de football à Vienne, en Autriche, l’automne dernier. Une découverte que les archéologues eux-mêmes qualifient d’unique dans toute l’histoire romaine, et pour cause : ces hommes auraient dû finir sur un bûcher, pas dans une fosse commune.

À retenir

  • Une découverte qualifiée d’unique dans toute l’histoire romaine : des squelettes oubliés qui auraient dû disparaître en flammes
  • Des jeunes hommes vigoureux, tous soldats, abattus d’un coup sans le moindre rituel funéraire — mais quelle bataille ?
  • Les indices récemment analysés suggèrent un événement militaire majeur entre 86 et 96 après J.-C., capable d’avoir forcé Rome à renforcer toute une région

Un stade de quartier, une fosse vieille de deux millénaires

Des ouvriers ont mis au jour les restes en octobre 2024 en rénovant le terrain de sport d’Ostbahn-XI, rue Hasenleitengasse, dans le quartier viennois de Simmering. L’intervention archéologique n’a pas tardé. Les archéologues ont ensuite fouillé 129 squelettes complets ou partiels dans une fosse peu profonde d’environ cinq mètres sur quatre mètres cinquante, et des ossements supplémentaires déplacés suggèrent que le nombre initial de morts pourrait avoisiner les 150. Un empilement digne d’un cauchemar archéologique, à l’endroit précis où s’élevait autrefois Vindobona, le camp militaire romain qui a donné naissance à la capitale autrichienne.

Le mode d’ensevelissement n’avait rien d’une sépulture ordinaire : les corps avaient été placés en jusqu’à quatre couches, sans orientation cohérente, avec de nombreux membres entremêlés, et l’absence de couches de sédiments séparant les corps indique qu’ils ont été déposés lors d’un seul et même événement. pas de cérémonie, pas de rituel étalé dans le temps. Juste l’urgence de faire disparaître des dizaines de cadavres, et vite.

Pourquoi Rome aurait dû les brûler

Voici ce qui rend ce charnier si dérangeant pour les historiens : à l’époque où ces hommes sont morts, l’incinération était la norme absolue dans l’Empire romain. Cette fosse commune est extraordinaire, car les pratiques funéraires romaines de cette période impliquaient principalement la crémation. Kristina Adler-Wölfl, à la tête du service d’archéologie de la ville de Vienne, ne mâche pas ses mots sur la rareté du phénomène. Elle rappelle que dans l’Empire romain, des rituels funéraires stricts existaient et que des règles précises devaient être respectées même après la mort, alors que les crémations étaient courantes dans les parties européennes de l’Empire vers l’an 100. Les inhumations en pleine terre relevaient donc d’une exception absolue à cette période.

Michaela Binder, qui a dirigé les fouilles, en a fait le constat le plus frappant : dans le contexte des actes de guerre romains, il n’existe aucune découverte comparable de combattants, alors qu’on connaît d’immenses champs de bataille en Allemagne où des armes ont été retrouvées, mais trouver les morts eux-mêmes reste unique dans toute l’histoire romaine. On a des épées, des lances, des boucles de ceinturon un peu partout en Europe. On n’a quasiment jamais les corps. Là, pour une fois, les squelettes racontent directement ce qui s’est passé, sans intermédiaire.

Des blessures qui parlent d’elles-mêmes

L’identité des victimes commence à se préciser. Les recherches anthropologiques ont confirmé que tous les sujets étaient des hommes, pour la plupart âgés de 20 à 30 ans et en bonne santé, d’une taille supérieure à la moyenne avec plus de 1,70 mètre, sans trace de maladie antérieure ni de malnutrition, mais tous les squelettes analysés portaient des signes de traumatismes péri-mortem, en particulier au crâne, au torse et au bassin. Des jeunes adultes solides, taillés pour le combat, fauchés en pleine force de l’âge.

Une présentation récente, faite en août dernier lors d’une réunion de la Paleopathology Association, est venue affiner ce tableau macabre. Selon un compte-rendu de cette session, pas moins de 128 hommes âgés de 20 à 35 ans ont été enterrés sur le site, inhumés sans soin ou dans l’urgence, probablement au lendemain d’une bataille. Au moins 48 des squelettes présentaient des signes de traumatismes physiques, la grande majorité des blessures ayant été subies au moment du décès, les traumatismes de la zone pelvienne étant le type de blessure le plus fréquent observé, tandis que les blessures par arme tranchante étaient généralement concentrées sur les crânes. Une concentration de blessures à l’aine et au bassin qui interroge : ciblage délibéré des zones vitales non protégées par l’armure, ou simple conséquence du chaos d’un corps à corps ?

Sheridan Strang, bioarchéologue à la société Novetus qui a présenté ces travaux, reste prudente sur l’origine exacte du massacre. Elle estime que ces individus étaient très probablement des soldats, morts lors d’un événement de violence de masse, bataille ou campagne militaire, tout en reconnaissant qu’aucune autre preuve d’une bataille dans cette zone à cette époque n’a été retrouvée.

Une bataille oubliée de l’Histoire

Le mobilier retrouvé aux côtés des corps trahit clairement l’univers militaire romain. Les objets découverts incluent un poignard romain produit entre 50 et 150 de notre ère, des armures, des fragments de casques à protège-joue, et des clous caractéristiques des caligas. Reste la grande question, celle qui empêche sans doute les archéologues de dormir : quel affrontement a bien pu engloutir autant d’hommes d’un coup, sans laisser la moindre trace dans les chroniques antiques ?

À la fin du Ier siècle, Vindobona n’était encore qu’une base militaire relativement modeste ; dans les décennies suivantes, Rome a renforcé la frontière du Danube et Vindobona s’est développée en une importante forteresse légionnaire, ce qui a conduit Martin Mosser, de l’archéologie municipale de Vienne, à suggérer que la défaite représentée par cette fosse pourrait avoir été l’un des événements ayant poussé Rome à renforcer sa présence dans la région. Une autre piste, avancée dès les premières analyses, situe l’épisode dans un cadre plus large. L’hypothèse la plus probable évoquée est que cette bataille soit intervenue dans le cadre des campagnes danubiennes de l’empereur Domitien, entre 86 et 96 de notre ère. Pour l’instant, cela demeure une hypothèse plutôt qu’un lien historique démontré.

Les analyses ADN et isotopiques promises par les équipes viennoises pourraient un jour trancher : soldats romains vaincus, tribus germaniques anéanties, ou les deux camps mêlés dans la même fosse de la défaite. En attendant, les habitants de Simmering continueront de taper dans un ballon juste au-dessus d’un des champs de bataille les mieux gardés de l’Empire romain, sans qu’aucune plaque ne le signale encore sur place.